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A sauts et à gambades - Page 95

  • Choisir sa mort

    Il y a des écrivains qui parviennent à se faire une place déterminante dans nos lectures. 
    Karel Schoeman est du nombre. Depuis la parution de son premier roman chez Phébus j’ai lu toute son oeuvre traduite. Un homme au parcours atypique : pensionnaire d’un monastère en Irlande, infirmier psychiatrique en Ecosse et bibliothécaire aux Pays Bas puis en Afrique du Sud.

     

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    Karel Schoeman était solidaire du peuple noir à une époque où ce n'était pas la norme.
    Son oeuvre est très large en particulier des livres d’histoire, des biographies et du théâtre. En France seuls ses romans sont traduits mais quels romans ! 

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    Karel Schoeman a fait le choix d’une mort volontaire, il a cessé de s’alimenter et de boire « pour ne pas se voir veillir » Il avait 77 ans

    Il est mort à Bloemfontein où se situe En étrange pays un roman que je viens de relire et dont je vous parlerai dans le prochain billet. Si vous cherchez des billets sur son oeuvre allez voir Eeguab qui est amateur 
    j'ai fait une chronique sur son roman Cette vie 

    Malheureusement en France du moins il n’a pas atteint la même notoriété que certains écrivains d’Afrique du sud alors que ses romans sont d’une grande force, certes ce sont des romans assez austères parfois mélancoliques mais je les ai lus avec un plaisir intense. 

    Toujours résolument opposé à l’apartheid et solidaire du combat pour son abolition, il avait reçu la plus haute distinction des mains de Mandela : l’Ordre du Mérite sud-africain

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    Dans un courrier à son avocat il dit espérer que son geste permettra que la question de l’autonomie des personnes âgées et leur choix de fin de vie soient discutés ouvertement.

    C'est une position que je partage totalement et contrairement à l’omerta française l’archevêque Desmond Tutu  à pris position en faveur de l’euthanasie.

  • La nature exposée - Erri De Luca -

    Je suis lectrice d’Erri De Luca mais pas fan véritable, jusqu’ici le livre qui m’a plu totalement c’est Un nuage comme tapis, livre consacré à la lecture de la Bible par l’auteur.

    Mais aujourd’hui j’ai eu un véritable coup de coeur pour son dernier roman.

    Le héros du livre, dont vous ne saurez jamais le nom, est ce que l’on appelle un passeur. Il convoie des hommes et des femmes par les sentiers de montagne pour enjamber la frontière, des voyageurs pour qui

    « Une adresse en poche leur sert de boussole. Pour nous qui n’avons pas voyagé, ils sont le monde venu nous rendre visite. Ils parlent des langues qui font le bruit d’un fleuve lointain. »

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    les Passeurs

    Mais ce n’est pas un passeur comme les autres car

    « je fonctionne différemment. Je me fais payer comme les autres et, une fois que je les ai conduits de l’autre côté, je rends l’argent. »

    oui mais la médiatisation le rattrape

    « Un de ceux que j’avais accompagnés un an plus tôt est écrivain, il a publié un livre sur son voyage »

    Il est temps de tirer sa révérence et de trouver une activité moins exposée.

    Il quitte son village et s’installe au bord de la mer et c’est là qu’il est chargé, car « On fait appel à moi pour de petits travaux de réparation de sculptures » de la restauration d’un Christ en croix, l’oeuvre 

    « semble parfaite, un bloc d’albâtre sculpté avec une intense précision. Je suis en admiration, je tourne tout autour, elle doit dater de la Renaissance »

    mais à l’époque un évêque un peu trop vertueux

    « ordonna de recouvrir la nudité par un drapé. Le sculpteur refusa, il fut évincé. Un autre ajouta cet affreux tissu qu’on voit maintenant. »

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    le respect de la pudeur

    Et voilà la tâche de notre sculpteur, aujourd’hui

    « l’Église veut récupérer l’original. Il s’agit de retirer le drapé. »

    Des rencontres l’y aideront : homme lecteur du Coran, rabbin, une femme des montagnes.

    J’arrête là mes révélations, la réflexion que mène Erri De Luca sur l’art, sur le sacré aujourd’hui, sont profondes, riches. Comment se mêlent sacré et profane, comment cohabitent chez un homme la tendresse et l’humilité, la volonté de réussir et le respect de l’oeuvre d’origine.

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    Le vocabulaire lié au métier, aux gestes, à la pierre, est superbe et m’a fait penser au livre Pietra Viva de Léonor Recondo que j’avais beaucoup aimé.

    Un beau moment de littérature et d’humanité 

    « Là où le dos s’appuie en haut contre la croix on voit une adhérence entre le corps et le bois. À cet endroit, le travail de sculpture a été difficile. Encore plus dans l’étroit passage entre le buste qui se tord en avant et la croix. Il y a de la place pour glisser la main et toucher les vertèbres. Les faisceaux musculaires de chaque côté de la colonne vertébrale sont la marque d’une grande pratique. »

    Je sais que Kathel a aimé ce livre comme moi

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     Le livre : La Nature exposée - Erri De Luca - Traduit par Danièle Valin - Editions Gallimard

  • la noblesse du marbre

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    « Michelangelo aime être parmi eux et, même s’il sait qu’il ne sera jamais accepté comme l’un des leurs, il sent bien que sa présence est tolérée grâce à sa connaissance profonde du marbre.
    Les carriers ont tout de suite compris qu’il ne s’agissait pas d’un simple savoir, mais d’une véritable dévotion. Eux-mêmes n’ont pas abandonné leurs croyances païennes qui donnent vie à la montagne, lient la pierre à la lune et les poussent à respecter tout ce qui recouvre l’or blanc : les arbres et la terre. 
    »

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    Le livre : Pietra Viva - Léonor de Secondo - Sabine Wespieser Editeur

  • Les Dépouilles de Poynton - Henry James

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                       « une merveille du style Jacobite de la première époque »

    Poynton est une magnifique propriété du sud de l’Angleterre. A la mort du propriétaire tout va passer dans les mains de son fils Owen Gereth, et quand je dis tout c’est vraiment tout : la maison, le domaine, les meubles et toutes les oeuvres d’art qu’Adela Gereth et son époux, amateurs de beauté, avaient patiemment amassés.

    La laideur, les niaiseries esthétiques sont pour Mrs Gereth « une secrète souffrance » aussi lorsqu’Owen s’éprend et se fiance à Mona Brigstock qui n’a aucun goût pour les belles choses et qui offre « le hideux spectacle d’une pimbêche disgracieuse et mal habillée » , Mrs Gereth sait qu’il va lui falloir agir avec célérité et détermination.

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    Poynton  " l'histoire d'une vie"

    Owen Gereth n’a jamais aimé Poynton aussi faut-il une stratégie à Mrs Gereth et cette stratégie s’apelle Fleda Vetch, une jeune personne élégante mais pauvre, intelligente et sensible à l’art et qui va servir d’intermédiaire entre les différents protagonistes, l’essentiel étant pour Mrs Gereth que jamais oh grand jamais ! Mona ne puisse devenir la propriétaire des merveilles de Poynton quitte à ce que son fils s’unisse à quelqu’un sans le sou.

    Henry James est habile et se joue de son lecteur, nous sommes immédiatement ralliés à sa cause alors que nous n’avons jamais le plaisir de visiter vraiment Poynton. Tout est dans l' art du sous-entendu, du dit à demi.

    Fleda et Mrs Gereth s’installent dans une maison charmante mais à mille lieux de l’héritage convoité. Et le temps et les manipulations de Mrs Gereth font leur chemin, Owen finit par être troublé par Fleda mais il n’est pas si facile de défier et duper Mona Brigstock.

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    Tout le talent d' Henry James est là. Ce n’est pas une de ses oeuvres majeures mais quel plaisir de suivre les manipulations des uns, les réticences des autres, les fourberies et les scrupules, les promesses faites et non tenues, les vainqueurs et les vaincus. C’est tortueux à souhait, on éprouve de la sympathie pour Fleda, de l’agacement devant la bêtise d’Owen. 

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    Le livre : Les dépouilles de Poynton - Henry James - Traduit par Simone David - Editions Calmann-Levy ou Editions Sillage

  • Peinture et littérature

    Quand un tableau est à la fois peinture et littérature 

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    « Il ne suffit pas de regarder pour voir. Proust le savait, lui qui avait remarqué que le tableau du Mauritshuis de La Haye s’était imprimé dans sa mémoire, non par impression de l’ensemble, mais par ce « petit pan de mur jaune » qu’on aperçoit immédiatement à gauche des tours de la porte de Rotterdam, l’une des deux portes, celle de droite, qui ferme l’enceinte, séparée par un pont sous l’arche duquel l’eau du Zuidkolk pénètre dans la ville et irrigue ses canaux. 

    A bien le regarder, le « petit pan de mur jaune » n’est pas vraiment jaune, il est plutôt d’or liquéfié, émulsionné sous le coup de soleil, presque dématérialisé par le rayonnement de la lumière. »

    proust,vermeer

    « Enfin il fut devant le Ver Meer qu’il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu’il connaissait, mais où, grâce à l’article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune. (…) C’est ainsi que j’aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune

     

    Le livre 

    Vermeer le jour et l’heure - Jacques Darriulat et Raphaël Enthoven - Editions Fayard
    La prisonnière - Marcel Proust - Editions Gallimard

     

  • L'affaire Arnolfini - Jean Philippe Postel

    J’avais expérimenté il y a peu l’étude détaillée d’un tableau, l’exercice m’avait énormément plu, le billet de Wodka sur un tableau de Van Eyck et son analyse à la manière d’une enquête m’a aussitôt donner envie de recommencer l’expérience.

    J’ai  lu ce livre avec d’autant plus de plaisir que Van Eyck est un peintre que j’aime beaucoup, j’ai vu plusieurs de ses oeuvres à Vienne, à Londres, à Gand, à Bruges et Paris bien sûr.

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    Au Louvre  La Vierge au chancelier Rolin

    Mais suivons Philippe Postel devant le tableau Les époux Arnolfini à la National Gallery de Londres. Je précise tout de suite que l’éditeur a eu l’excellente idée d’utiliser les rabats du livre pour nous permettre de visualiser les détails du tableau.

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    un clic pour agrandir

    Tout d’abord la partie facile, c’est une huile sur bois de petite dimension ( 82cm sur 60) je me souviens à Londres d’avoir été un peu déçue par la taille du tableau. La date est approximative, 1434, et comme pour beaucoup de peintres de cette époque on ne sait pas grand chose de Van Eyck si ce n’est qu’il y eu deux frères et qu’ils sont parmi les premiers à utiliser la peinture à l’huile.

    Ce tableau fut très commenté car nous dit Philippe Postel « pour autant que l’on sache, aucun peintre avant lui n’avait jamais représenté un homme et une femme dans une chambre.» 

    En effet on est loin des vierges à l’enfant ou d’Adam et Eve. 

    Dans mon souvenir c’était un couple plutôt riche et nouvellement marié, avec une jeune femme enceinte manifestement, quelque chose m’avait frappé à l’époque : ils ne souriaient pas mais alors pas du tout, le mari était-il mécontent qu’elle soit enceinte ? mon souvenir s’arrêtait là.

     Riches ? oui ils l’étaient, l’auteur attire notre attention vers « les meubles délicatement sculptés, luxueux miroir, splendide chandelier de cuivre, draperies fastueuses, tapis d’Orient, vêtements fourrés de martre zibeline et de vair » 

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    Beau chandelier avec une seule bougie !

    Quelles étaient les intentions du peintre, plus Philippe Postel nous fait circuler dans la toile plus les questions affluent : pourquoi le chien ne se reflète pas dans le miroir ? pourquoi une seule chandelle est allumée au chandelier. Le XVème siècle était un siècle où les symboles étaient beaucoup utilisés par les peintres, fruits, chaussures posées là de façon un peu incompréhensible: laisse-t-on traîner des socques de bois lorsque l’on prend la pose pour un tableau très solennel ?

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    mille détails

    Philippe Postel fait des suppositions, recoupe des informations glanées dans les livres nombreux qui ont commenté ce tableau.

    Il analyse avec méthode et précision et n’étant pas critique d’art il utilise les dons d’observation tout à fait indispensables au médecin qu’il est.

    Avec brio et érudition Philippe Postel nous fait entrer dans le tableau, plan par plan, détail après détail car tout est matière à symbole et interprétation. Il utilise des travaux d’historiens d’art, de chercheurs, parfois leurs démonstrations recoupent les siennes et parfois au contraire s’en éloignent.

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    le reflet un mystérieux : qui sont ces personnages ?

    Vous découvrirez que ce tableau est lié avec d’autres oeuvres du peintre et vous prendrez plaisir à la lecture patiente de « ce somptueux labyrinthe de reflets et de miroirs »

     

    Amateur de peinture je vous recommande ce livre qui vous engage à  « Regarder, regarder encore, regarder toujours, c'est ainsi seulement qu'on arrive à voir » citation que l’auteur à mis en exergue de son livre et qui est de Jean-Martin Charcot célèbre neurologue.

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    Le livre : L’Affaire Arnolfini - Jean-Philippe Postel - Editions Actes Sud