29.01.2012
Transsibérien - Dominique Fernandez
A travers la steppe

« L’expérience du Transsibérien abolit toute distinction entre soi et le monde, par une dilatation de l’individu à l’infini »
J’avoue, j’ai un faible pour Dominique Fernandez, son Tolstoï m’a beaucoup plu et j’ai craqué pour son dernier livre : Transsibérien.
Il faut dire qu’en le feuilletant en librairie que suis tombée sur cette phrase « Ce récit, je m’en excuse, sera farci de lectures et relectures » ce qui fut une incitation très forte.
En 2010 Dominique Fernandez a participé à un voyage dans le cadre de l’Année Franco-Russe, un voyage mythique en Transsibérien.
Avec une pléiade d’autres auteurs et journalistes, à bord de wagons aux couleurs des deux pays.
« Le Transsibérien quitte chaque jour Moscou, gare de Iaroslavl, à 16H50 » le bout du voyage est sur la quai de Vladivostok quelques 9000 km plus tard.
L’auteur se fixe quelques règles pour ce journal de voyage : pas question d’être « aveugle et bêtement enthousiaste » mais rester vigilant, observer, s’interroger, critiquer si nécessaire mais à la manière d’un amoureux de la Russie.
L’auteur a prévenu, les références littéraires seront nombreuses, l’occasion pour le lecteur de se plonger dans un bain de littérature russe de Tchekhov en route pour Sakhaline, Dostoïevski en route pour la Maison des morts, en passant par Tolstoï et ses récits du Caucase ou Gorki, celui des récits d’enfance, avant qu’il encense la construction du Belomorkanal.

C’est aussi le voyage vers le Goulag de Chalamov ou Soljenitsyne car « Très rare sont les ouvrages qui parlent d’une autre Sibérie que celle des prisons, des camp, des travaux forcés ».
Mais la Sibérie c’est aussi l’aventure, la toundra glacée, l’impétuosité de l’Ienisseï, le « silence du Baïkal » ou le fleuve Amour.
Les étapes du voyage sont une litanie de noms qui font rêver : Nijni-Novgorod, Ekaterinbourg, Omsk, Novossibirsk, Irkoustk, Krasnoïarsk.........
Irkoutsk et ses maisons de bois
« Des rivières, des tourbières, des étangs coupent l’immense forêt. Pas une maison, pas un homme, pas une automobile, pas un animal. Un monde s’étend devant nous, aussi neuf qu’à son origine La plaine, les arbres, le ciel, toujours la plaine, toujours les arbres, toujours le ciel, dans une suspension du temps qui ouvre la porte sur l’éternité ».
La Bouriatie
A chaque étape, voyage officiel oblige, c’est une succession de réceptions en fanfare, de dîners, de rencontres plus ou moins contraintes avec des russes, de spectacles, de visites, de conférences.
Les conditions matérielles sont très bonnes comparativement au voyageur lambda, une provodnitsa à leur service exclusif pour assurer la vie à bord, cette employée est chef du samovar qui trône en tête de wagon toujours prête à délivrer les verres, le thé, le sucre et faire abaisser les marches du wagon à chaque arrêt.
une provodnitsa
La traversée occasionnelle du wagon de troisième classe remet les pendules à l’heure russe, l’inconfort réservé au « prolétariat d’esclaves » soulève l’indignation de Dominique Fernandez.

une page de pub
Au gré des étapes et visites organisées on passe d’un conservatoire de musique à une représentation du Barbier de Séville à l’Opéra d’Ekaterinbourg, on apprend que Rudolf Noureev est né dans un wagon du Transsibérien. Parfois les visites sont décevantes et les rencontres ou les échanges avortés. Mais il y a aussi des moments de grâce comme cette rencontre avec des lycéens qui se livrent à un jeu littéraire franco-russe à faire pâlir d’envie n’importe quel enseignant.
Moment d’émotion que celui où Irina une des accompagnatrices russes lui propose « d’aller déposer des fleurs au pied du monument élevé à la mémoire du poète Ossip Mandelstam » c’est la dernière image qu’emporte Dominique Fernandez, la statue de celui qui écrivait
« Fourre-moi plutôt, comme un bonnet, dans la manche de la chaude pelisse des steppes sibériennes ».
j’ai aimé ce voyage mais je n’ai pas tout à fait tout dit. Si la littérature russe est largement présente la française ne l’est pas moins et de Théophile Gautier à Balzac , d’Alstophe de Custine à Alexandre Dumas, nombreux sont les français qui ont écrit sur cette Sibérie. Il invite aussi à la lecture d’Andréï Makine le sibérien le plus français qui soit.
En vrai amoureux de la Russie l’auteur rend le voyage passionnant, deux carnets de photos accompagnent parfaitement le texte.
Vous vous dites peut-être qu’il y a un grand absent dans toutes ces évocations, LE héros de la Sibérie, le courageux, le téméraire Michel Strogoff ...ce n’est pas un oubli, ce sera pour la prochaine étape.
Le Livre : Transsibérien - Dominique Fernandez - Photographies de Ferrante Ferranti - Editions Grasset 2012
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26.01.2012
Souvenirs d'antan - Nikolaï Lvov
En regardant par dessus l’épaule vers la Russie d’antan

Dans un livre récent Vladimir Sorokine parodiait la Russie éternelle, Nikolaï Lvov, lui, tresse des couronnes à ses souvenirs, cette Russie d’avant la révolution c’est la sienne et quand il regarde en arrière c’est pour se souvenir des jours heureux.
Le narrateur, Aliocha dont on devine aisément qu’il le double du romancier, est tout juste adolescent alors que règne Alexandre II dont on attend des réformes et qui permet à tous de regarder l’avenir avec optimisme.
Moscou est le centre de la vie d’Aliocha, loin de la capitale Moscou vit encore à l’heure de la simplicité

Photo by Stephen Exley
« Dans les rues recouvertes de pavés biscornus, entre les fentes, l’herbe verdoyante affleurait à la surface »
Des petites échoppes occupent la Place Rouge, nobles et artisans, paysans, tout le monde respecte les rites religieux de la foi orthodoxe « les enfants recevaient leur éducation à la maison » tout le monde se connaît : les Gagarine, les Troubestkoï, les Chtcherbatov ....
La vie est rythmée par les saisons, au printemps « les enfants sautaient dans la rue par les fenêtres » l’hiver « ils dévalaient les pentes glacées et patinaient sur les étangs du Patriarche »
Tableau de Boris Kustodiev
Musique et littérature tiennent une grande place dans la vie d’Aliocha, mais aussi le précepteur qu’il déteste, la Niania qui le console de tout.
L’été c’est le temps des visites il se souvient de son attente « nous regardions au loin, la grande route bordée de tilleuls centenaires, d’où devait surgir la calèche » celle de sa cousine Tania dont il va tomber éperdument amoureux comme on peut l’être à dix ans.
La mémoire de la maison c’est Pelaguia Agapovna, c’est elle qui relate les faits et gestes des grands-parents, le temps où la famille vivait dans une isba de bois, les mariages, les pertes de jeu.
Tout est empreint de poésie « les bosquets de lilas » « le pré en pente jusqu’à l’étang » les jeux, les représentations théâtrales, la lecture à voix haute du soir, la passion d’Aliocha pour Walter Scott........
Mais bientôt c’est la fin de l’enfance, la guerre de Crimée va éclater dispersant la famille, le père part pour le Caucase, le narrateur entre dans le monde adulte.
officiers de l'armée Blanche
Des souvenirs superbement évoqués, la prose est simple et belle, poétique, parfois lyrique. Quand Nikolaï Lvov écrit ses souvenirs la Russie a basculé, le monde idyllique de l’enfance est loin, l’auteur profondément attaché à sa patrie est un esprit libre, il s’est marié avec une paysanne de son domaine et dénonce les abus, la pauvreté, sa proximité avec le peuple russe le pousse à s’engager politiquement mais la guerre civile lui fera prendre le chemin de l’exil.
C’est la Russie des romans de Tolstoï, de Tourgueniev, de Bounine qui est présente ici ressuscitée par Nikolaï Lvov
L’auteur
Nikolaï Lvov (1867-1940) est issu d’une famille de boyards de Tver qui a donné à la Russie de nombreux hommes de lettres, artistes ou serviteurs d’État. Président du gouvernement local de la région de Saratov, membre de la Douma d’État, Lvov prône, en 1905, un régime constitutionnel-démocrate et fonde le parti des Cadets. Après l’évacuation de l’Armée blanche vers Constantinople, en 1920, et l’assassinat de ses deux fils par l’Armée rouge, Nikolaï Lvov passe par la Serbie avant d’arriver en France. Installé à Meudon, il devient historien de l’Armée blanche et meurt à Nice, en 1940. Souvenirs d’antan est son premier texte traduit en français (source l’éditeur)
05:11 Publié dans Littérature Russe | Lien permanent | Commentaires (41) | Envoyer cette note
25.10.2011
Repas de morts - Dimitri Bortnikov
L'âme Russe - Episode 3

Après deux géants des lettres russes, Pouchkine et Soljenitsyne, je voulais faire un billet sur un auteur russe contemporain.
J’ai hésité entre deux auteurs Vladimir Sorokine qui m’avait estomaqué avec Roman et qui m’a énormément plu avec Tourmente son dernier roman chez Verdier mais je prends le risque de vous parler d’un auteur inconnu, ahurissant, russe mais écrivant en français et auteur d’un petit livre tout à fait stupéfiant.
Tout au long de ma lecture j’ai hésité, j’ai été tentée de fermer ce livre : illisible mais toujours je l’ai rouvert pour rattraper cet auteur sur sa route vers les steppes et le passé.
Premier avertissement les premières pages peuvent rebuter, mais allez y continuez cela vaut la peine
Un retour vers le passé et la famille :
la mère rongée par la culpabilité liée à son métier, elle a avorté des femmes et voit dans ses cauchemars les âmes des enfants jamais nés « Elle était faite pour soigner les morts. Son chef c’était la mort (...) et elle attendait que la mort vienne la soigner. »
L’auteur nous invite à un bal des revenants : le grand-père alcoolique qui a fait deux guerres « dans les forêts de Finlande » la grand-mère babouchka bienveillante « toi Babania ...Toi ma vieille vielle grand-mère. Tant de gens ne savent pas que tu as vécu. »
Le père violent et autour d’eux la steppe « dans la steppe en hiver - l’agonie. Dans ce blanc - l’agonie. »
Babania ....Je vois notre cour .......
Tout vient s’entrechoquer : les saisons, l’Arctique, les amis, la prison, la guerre et par là-dessus la poésie plane « Et puis l’odeur du coucher de soleil. L’odeur du soleil endormi. Et l’herbe presque bleue. »
La mer de Laptev
On perçoit dans les phrases haletantes les cris de douleur jusqu’à l’intolérable, la rage absolue, les mots vidés de leur sens, et l’on se sent tanguer à la lecture de ce texte qui interpelle chacun
« Toute la vie on cherche... Quelqu'un. Qui nous vivra après. Qui après notre mort recueillera notre âme. Quelqu'un devant qui t'as pas honte de crever. Quelqu'un à qui tu feras confiance quand il te murmurera - t'es mort. »
A ce repas de funérailles nous sommes convié comme à une descente en enfer. C’est comme s’inviter à l’intérieur d’un tableau de Jérôme Bosch.

L'enfer - Jérôme Bosch
Un écrivain qui crache, qui vomit les mots, un récit autobiographique aux antipodes des textes nombrilistes, Dimitri Bortnikov torture notre langue, il invente avec lyrisme, il nous choque au point de ne pas pouvoir oublier sa prose fascinante.
A lui plus qu’à tout autre on peut appliquer les mots de Kafka :
« Un livre doit être la hache qui fend la mer gelée en nous » à cela je laisse répondre Bortnikov « Deux ans de pôle Nord. Deux ans sur les rives du Styx glacé. Blanc à perdre la vue. Glaces…Je transe. »
Lisez ce livre difficile d’accès certes mais dont la libre écriture explose ligne après ligne, Bortnikov l’insoumis qui nous emporte de la Steppe glaciale à un Paris de solitude dans un long monologue.
Le livre : Repas de morts - Dimitri Bortnikov - Editions Allia

L'auteur : Né en 1968 en Russie, l’auteur est installé en France depuis 2000 et écrit pour la première fois en français.
04:03 Publié dans Littérature Russe | Lien permanent | Commentaires (33) | Envoyer cette note
21.10.2011
Alexandre Soljenitsyne Le courage d'écrire
L’ âme Russe - Episode 2 Dans les pas d'un géant
« A tous ceux à qui la vie a manqué pour raconter cette histoire »

J’ai eu envie d’intituler ce billet dans les pas d’un géant car « Des millions de lecteurs ont eu leur vie accompagnée par Alexandre Soljenitsyne »
Une exposition et un livre consacré au géant de la littérature russe, de la littérature du Goulag. Pour une fois l’expo n’est pas parisienne mais Genevoise, Lyon Genève 1H30 de route qui hésiterais ?
Septembre est magnifique et ce fut un plaisir de découvrir la Fondation Bodmer dominant le lac Léman.
La Fondation Bodmer Cologny
La Suisse qui accueillit Soljenitsyne en 1974 chassé d’URSS.
Je dois dire que j’avais une petite appréhension car une expo de peintures c’est une évidence, une expo autour d’un écrivain je craignais un peu la sécheresse ou la mise en valeur d’objets sans intérêt et peut-être l’ennui.
Combien de fois lisant Chalamov et ses Récits de la Kolyma j’ai eu l’envie de rencontrer l’homme, de l’entendre parler de son expérience, ici grâce à la qualité de l’exposition on entend Soljenitsyne.
C’est une exposition tout à fait impressionnante et fascinante consacré à un monument de la littérature du XX ème siècle et sans doute à son plus grand écrivain.
J’ai eu l’envie d’en garder la trace, le souvenir à travers le livre édité à cette occasion.
Quand je publierai ce billet l’expo sera fermée mais vous pourrez vous tourner vers le livre qui est lui-même un événement.
Le titre du livre d’abord Le courage d’écrire et le préambule écrit par C Méla directeur de la fondation qui dit dans la préface
« Soljenitsyne a mené une lutte clandestine, puis ouverte, au nom de la vérité, pour révéler au monde une entreprise de servitude sans précédent » justifiant ainsi immédiatement le titre
Le livre/catalogue est réalisé par Georges Nivat que tout lecteur amateur de littérature Russe connaît. Il est professeur honoraire à l'université de Genève et commissaire de l’exposition, ses liens personnels et amicaux avec Soljenitsyne ont permis la réalisation et la réussite de l’ensemble.
J’ai été fasciné dans l’exposition par les textes inconnu, les articles de journaux, les objets, les lettres, les manuscrits dont certains étaient parmi les fameux samizdat imprimés ou copiés clandestinement. J’ai ressenti de la ferveur, de l’admiration et de la stupéfaction devant l’ampleur du travail d’un homme, travail réalisé sous le joug permanent de la peur. On retrouve tout cela dans le livre.

Le Zek matricule CHth-854
Le livre permet cette découverte avec les fac-similés des feuillets, 466 feuillets autographes de l’Archipel du Goulag dont le manuscrit est resté enfoui en Estonie Le livre qui est venu réveiller la conscience de l’occident sur la réalité du Goulag.
Tout est magnifique et émouvant dans ce livre, les photos de Soljenitsyne portant sa veste de Zek , les bouts de crayons qui ont tracé les mots de son oeuvre, des objets personnels issus de sa maison de Troïtse-Lykovo. Les souvenirs des années de labeur, des années d’exil à Cavendish et du temps du retour.

Ce livre qui raconte une destinée d’écrivain est magnifique, j’ai découvert la gestation de la Roue rouge qui se se veut la généalogie de la révolution russe, son explication, ses noeuds (une oeuvre qui me reste à lire).
Les efforts de l’écrivain pour maintenir en détention sa mémoire intacte sont particulièrement impressionnants. Les pages de Georges Nivat, pour éclairer chaque période, sont riches, les extraits nombreux et les photos toutes choisies avec soin.
1998 le temps du retour Photo : Grigory Dukor/ Reuters
J’ai croisé avec bonheur dans ce livre/catalogue : Nikita Struve l’éditeur de l’Archipel du Goulag, Claude Durand son agent littéraire pour le monde entier ; Bernard Pivot qui a donné à la France entière l’envie de lire Soljenitsyne et dont les entretiens sont aujourd’hui disponibles en DVD, les photos de Soljenitsyne instituteur ou recevant son Prix Nobel.

Bernard Pivot reçoit Alexandre Soljénitsyne à Apostrophes
le 11 avril 1975.
Ce livre est un cadeau, cadeau pour nous lecteur, cadeau à faire. Lisez le, offrez le et faites lui une place dans votre bibliothèque.
Le livre : Alexandre Soljenitsyne Le courage d’écrire - Sous la direction de Georges Nivat - Editions des Syrtes
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17.10.2011
Le Soleil d'Alexandre - André Markowicz
L’ âme Russe - Episode 1 La Conversation des poètes

Révolte des décembristes, tableau peint par le peintre russe Vasili Timm (1820-1895).
Une lecture des poèmes de Pouchkine dans l’émission de Guillaume Gallienne « ça peut pas faire de mal » avait titillé ma curiosité.
le titre flamboyant de ce livre Le soleil d’Alexandre était fait pour m’attirer.
La poésie de Pouchkine, celle que tous les russes se récitent sans se lasser était déjà d’un intérêt certain mais sous la plume d’André Markowicz c’est beaucoup plus que cela.
En 1825 le 14 décembre, la tentative désespérée de 200 aristocrates d’imposer une constitution au Tsar pour supprimer l’ignoble servage et mettre à bas l’absolutisme va de finir dans le sang, les procès, des exécutions, le bagne en Sibérie pour tous ces hommes. « Une génération brisée » dit André Markowicz et c’est cette génération que l’on entend dans ce livre.

Révolte des décembristes - Vasili Timm (1820-1895).
« Organisé autour de la voix de Pouchkine » ce poète qui est selon Tchekhov « comme l’air que l’on respire » le livre est une vaste fresque de la vie culturelle, intellectuelle, poétique ce cette Russie sous le joug.
Elle commence avec Radichtchev condamné pour ses écrits par la Grande Catherine et qui revenu du bagne finira pas se suicider, il a laissé une élégie « La Mélancolie passion des coeurs purs qu’un sort injuste oppresse »
En avançant et en déroulant la vie de Pouchkine ( 1802-1841) la liste des noms amis prend de l’ampleur, pour la plupart inconnus faute de traduction jusqu’à aujourd’hui.
Joukovski, Radichtchev, Batiouchkov, Delvig, Baratynski, Viazemsky..............

Lermontov Griboïedov (haut) Karamzine
Pouchkine est le fil lumineux qui éclaire cette époque. Il est le centre des conversations qu’entretiennent tous ces hommes, dans leurs rencontres mais plus encore dans leurs oeuvres.
Ils chantent leur jeunesse, la guerre contre Napoléon, les amis morts. Ils traduisent la poésie étrangère. Ils sont surveillés, épiés, traqués parfois. Tous subiront peu ou prou le terrible poids de la répression tsariste, écoutez Pouchkine dans un magnifique A Ovide dire la souffrance de l’exil, de la condamnation inique et l’espoir du pardon :
.. l’isolement, l’abandon et l’oubli,
Tu n’entends plus les sons de ta langue natale,
Vers tes lointains amis ta complainte s’exhale
(...) Adoucissez la main qui châtie même juste....
Ils ont une même vision du destin de la Russie, de la littérature, un même amour de la poésie et malgré les dangers, les deuils, les séparations
« Tous ces hommes, tout au long de leur vie, se fréquentent, échanges, s’écrivent, écrivent en fonction les uns des autres, entretiennent une conversation destinée à devenir la base même de la culture russe »
L’admiration d’André Markowicz pour Pouchkine transparaît tout au long des pages, cet exceptionnel traducteur réalise ici un pari impossible, rassembler et traduire tous ces poètes inconnus en France, nous donner à comprendre cette période bouillonnante.
Les pages de poèmes, d’apports biographiques alternent, Pouchkine au Caucase par exemple :
« Si Pouchkine n’avait écrit, de toute sa vie, que ce qu’il a écrit au cours de ces trois mois d’isolement fiévreux, il serait déjà l’écrivain le plus important de son siècle en Russie » dit André Markowicz !

Le duel de Pouchkine - Alexandre Avvakmovich Naumov
Ce « Soleil d’Alexandre » titre que Markowicz emprunte à un autre poète : Ossip Mandelstam, brille de mille feux. La parole au poète pour terminer :
....N’avoir pour maître que soi seul ; être en repos, devoir
Ne contenter que soi ; pour quelque honneur infâme
Ne rien devoir courber, le cou, les rêves, l’âme ;
Selon sa fantaisie, vagabonder, errer,
Admirer la nature en sa splendeur sacrée,
Et frissonner de joie, plein de larmes sereines,
Devant la création de la pensée humaine........
Le livre : Le Soleil d'Alexandre - André Markowicz - Editions Actes Sud 2011
04:47 Publié dans Littérature Russe, Poésie | Lien permanent | Commentaires (41) | Envoyer cette note
01.08.2011
La Femme d'un génie
Depuis plusieurs mois je vagabonde ene Russie, l’écoute de Maître et serviteur, le témoignage de Tatiana Tolstoï ou l’hommage appuyé de Dominique Fernandez, il me restait à lire Sofia Tolstoï, qui mieux qu’elle pouvait restituer cette époque, le domaine Iasnaïa Poliana, la vie du créateur d’Anna Karénine ?

05:00 Publié dans Biographies, Littérature Russe, Livres d'été | Lien permanent | Commentaires (37) | Envoyer cette note
04.06.2011
Dostoïevski, mémoires d'une vie - Anna Grigorievna Dostoïevskaïa
Dans l'intimité de l'écrivain

Il n’est pas si fréquent d’avoir, pour éclairer la vie d’un écrivain, le témoignage de son épouse, certains de leurs écrits sont parfois des actes vengeurs et enlèvent ainsi une part de crédibilité.
Les mémoires d’Anna G Dostoïevskaïa ne sont pas du tout dans ce registre. D’un bout à l’autre on y sent la vérité, la sincérité et le souci d’une honnêteté totale.
En 1866 Anna Grigorievna se voit proposer un moyen de gagner sa vie, M Olkhine son professeur de sténographie la propose pour aider un écrivain en difficulté qui doit rendre un livre dans un délai extrêmement court sous peine de voir tous ses droits sur ses livres précédents lui échapper. Elle accepte immédiatement car " Depuis mon enfance, le nom de Dostoïevski, romancier préféré de mon père, m’était familier " et elle a lu récemment Crime et châtiment
Pour Fédor Dostoïevski c’est un ange tombé du ciel ! Il va pouvoir écrire le roman attendu dans les délais ce sera Roulettenbourg qui plus tard prendra le titre du Joueur et en même temps avancé la dictée de l’Idiot.

La première rencontre montre un Dostoïevski qui " était de taille moyenne. et se tenait très droit. Ses cheveux châtain clair et même légèrement roux étaient fortement pommadés et soigneusement lissés."
Pendant ce travail en commun Dostoïevski va petit à petit se confier à Anna, parler de sa passion pour le jeu, des dettes énormes qu’il a contracté, et surtout de son épilepsie. Il faudra vingt six jours pour terminer le roman, et un mois pour que l’écrivain demande Anna Grigorievna en mariage.
Elle va pour 14 ans attachée sa vie à celle de l’écrivain. Elle sera pour lui une compagne dévouée, prête à passer plusieurs années à l’étranger pour permettre à son mari d’échapper aux usuriers. Elle est un soutien constant pendant les années d’écriture des chefs-d’oeuvre : les Démons, les Frères Karamazov, elle partage avec lui les jours sombres où il s’est remis à jouer, les jours fastes où il est invité à la cour par le Grand-duc Constantin et la grande-duchesse Alexandra. Elle le suit lorsque Dostoïevski fait des lectures publiques de ses oeuvres malgré sa fatigue et malgré les crises d’épilepsie. Elle s’efface lorsqu’il est pressenti pour faire le discours en l’honneur de l’inauguration d’un monument à Pouchkine.
Elle conduira son époux à sa dernière demeure au cimetière de Tikhvinsk dans la Laure Saint-Alexandre Nevski grâce à l’intercession du Grand-duc Constantin, entourée d’une foule nombreuse qui rendait hommage à l’écrivain du petit peuple.
Si vous aimez Dostoïevski ce livre vous plaira, il n’est en rien une analyse de l’oeuvre, mais il est le témoignage de la vie quotidienne d’un écrivain. Anna Grigorievna n’est pas écrivain, son livre ne vaut pas par le style. Il est attachant par la vivacité, la sincérité que l’on entend derrière les mots. On y découvre un homme pressuré par son entourage familial et qui ne sait rien leur refuser, un père de famille qui vénère ses enfants et qui s’occupe d’eux " c’est aussi un tendre père de famille pour lequel tout ce qui se passe dans la maison a une grande signification "
On y voit vivre une famille russe au quotidien, les réceptions, les relations amicales, les difficultés, la résidence d’été, les voyages.
Elle ne cache rien Anna Grigorievna la jalousie maladive de son mari, les contraintes du travail du grand écrivain qui comme Balzarc, comme Dumas, court après l'argent
" Il fallait de l’argent pour vivre, pour payer les dettes ; pour cette raison, malgré la maladie, et quelquefois le lendemain d’une crise, il était nécessaire de travailler, de se hâter, sans même revoir le texte écrit, pourvu que celui-ci pût être remis le jour fixé et rapporter le plus vite possible l’argent qu’on en attendait. "
Bureau de Dostoïevski
C’est le manque d’ambition d’Anna qui rend le livre si simple et si touchant. Jusqu’à la fin de sa vie après la mort de Dostoïevski, elle travaillera sans relâche pour défendre et éditer l’oeuvre de son mari. Elle ne parle de lui qu’avec admiration et amour " Il était bon, généreux, charitable, juste, désintéressé, délicat, compatissant "
Elle sait nous le rendre vivant, proche et si l’on été admirateur de l’oeuvre on éprouve de la sympathie pour l’homme après avoir lu son récit.
Si vous voulez une biographie de Dostoïevski centrée sur son oeuvre c’est le livre de Joseph Franck qu’il faut livre aux éditions Actes Sud.
Le livre : Dostoïevski, mémoires d’une vie - Anna Grigorievna Dostoïevskaïa - Traduction André Beucler - Mercure de France
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20.01.2011
L'heure du roi - Boris Khazanov
Un très grand petit livre à lire et à faire lire

C’est grâce à la sortie en format poche que mon attention a été attirée par ce livre. Un grand merci à l’éditeur car c’est un livre formidable que celui-là.
Le Troisième Reich tout puissant envahit les pays d’Europe les uns après les autres. Le royaume du roi Cédric est sur sa route, " un pays désarmé et impuissant " et "guère plus vaste qu’un bec de moineau "
La population est prise par surprise par cette invasion, le vieux roi baisse la tête, la population fait connaissance avec le rationnement, le travail obligatoire, le couvre-feu.

Le roi est effondré, adepte de l’ordre il craint les réactions de l’occupant et demande à son peuple la prudence et à la jeunesse de "s'abstenir de toute action susceptible de compliquer les rapports avec les autorités occupantes ".
Le roi est petit à petit déchu de ses fonctions, privé de son pouvoir, moqué par l’occupant , il se met à faire des cauchemards.
Les sujets du roi subissent l’occupant " Ils s'accommodaient du nouvel état de choses comme un malade qui revient à lui après une anesthésie et qui apprend qu'on l'a déjà opéré et qu'il ne lui reste plus qu'à vivre sans les jambes " mais ils ne collaborent pas vraiment, les délations sont insuffisantes au goût de l’occupant.
La cavalerie royale va même tenter de s’opposer aux blindés des nazis !
Comme dans toute l’Europe occupée des brimades, des humiliations sont imposées à la population. C’est une décision de l’occupant qui va provoquer un sursaut chez le roi, un réveil de l’honneur, une prise de conscience de sa responsabilité.

Le roi du Danemark, dont le livre s'inspire, en 1940
Je vous laisse découvrir la suite de ce récit très court, écrit comme un conte philosophique ou comme une fable moderne. Ce texte d’une grande finesse, allie simplicité et puissance, en quelques pages tout est dit sur le totalitarisme, sur le courage, sur la peur, sur la dignité de l’individu.
Les leçons de ce livre sont intemporelles. Que peut l’individu face à la suppression de la liberté, notre impuissance nous dédouane-t-elle de toute responsabilité.
Ce sont des thèmes universels que Khazanov présente ici, lui l’écrivain qui a passé plusieurs année au Goulag
L’histoire de ce livre est exemplaire, publié sous le manteau dans les années 70 en Russie, il est lu par Elena Balzamo et circule par le samizdat. Elena Balzamo n’entend plus jamais parler du livre, aujourd’hui elle assure non seulement la traduction mais aussi une postface, belle revanche.
Lors de sa parution en 2005 les critiques ont salué ce " pur bijou d’humanité " "Un livre en dehors du temps, qui mérite de rester au chevet de toutes les consciences"
Faites une place à ce livre dans votre bibliothèque offrez le, faites lire ce très grand petit livre
Le livre : L’heure du roi - Boris Khazanov - Traduit du russe par Elena Balzamo - Editions Viviane Hamy Bis
07:55 Publié dans Histoire, Littérature Russe | Lien permanent | Commentaires (49) | Envoyer cette note
16.12.2010
Pour amoureux de poésie

Vous avez autour de vous des passionnés de la Russie, de son histoire, de ses écrivains, et de ses poètes.
Pour terminer cette année dédiée à ce pays regarder fleurir l’églantier avec Anna Akhmatova.
L’églantier fleurit et autres poèmes - Anna Akhmatova - Traduits par Marion Graf et José-Flore Tappy - Editions La Dogana
Une trajectoire de poète qui commence en 1912 avec son premier livre à 1966 l’année de sa mort. Elle est l’ami de Mandelstam, de Joseph Brodsky.
Elle traverse deux guerres et une révolution, témoin et victime d’une histoire violente et cruelle, elle chante son pays de tilleuls et de bouleaux, son pays parfois rouge de sang. Elle chante son amour pour un absent le poète Goumiliov, son amour pour sa patrie et la liberté à jamais perdue.
Les tonalités de ses poèmes sont très variées
De l’espoir
Bien du bonheur est dévolu
A qui suit librement sa route
A l’amour de la vie
Je fais des vers joyeux
Sur la vie éphémère, éphémère et superbe
A l’amour de son pays
C’est le mélilot et l’abeille
Poussière, ombre et canicule.
Les rivières bleues
Les saules d’argent
La merveille des tilleuls
A son bien aimé. Son amour perdu avec qui elle ne pourra plus rien partager
Un amour toujours présent, amour jusqu’à la douleur, même quand vient la peur, l’horreur « dans un sanglot sans fin »
Il aimait trois choses au monde :
Le chant des vêpres, les paons blancs
Et les vieilles cartes d’Amérique.
Mais nous vivrons d’un seul amour
Elle est intolérable
La douleur du silence amoureux
Tout est fini ...Et ma chanson résonne
Dans la nuit vide où tu n’es plus.
Automne triste comme une veuve
Vêtue de noir, embrume tous les coeurs

Blog Terres de femmes - Image, G.AdC
La plainte parfois s'élève, cri de souffrance d’une femme et de tout un peuple
Trois ans sans fermer l’oeil
Et chaque matin s’enquérir
De ceux qui sont morts dans la nuit
A l'heure où s'écroulent les mondes
... ma bouche suppliciée
Par laquelle crie un peuple de cent millions d’âmes.
J’étais alors avec mon peuple
Là où mon peuple était pour son malheur
Et continuer d’écrire, continuer de vivre
Il faut changer mon âme en pierre,
Il faut réapprendre à vivre
Une édition bilingue de neuf courts recueils, du très connu « Requiem » à celui qui donne son titre à l’ensemble « L’églantier refleurit ».
Un livre qui rend un bel hommage à Anna Akhmatova, une très belle traduction et une élégante présentation font de ce livre un cadeau pour tout amateur de poésie.

04:47 Publié dans Hotte de Noël, Littérature Russe, Poésie | Lien permanent | Commentaires (18) | Envoyer cette note
26.11.2010
Tourgueniev - André Maurois
Tourgueniev - André Maurois - Editions Grasset Les Cahiers Rouges
Depuis quelques mois j’ai lu plusieurs romans de Tourgueniev et j’avais envie d’en savoir un peu plus sur sa vie, avant de me lancer dans une vraie et complète bio j’ai choisi ce petit livre d’André Maurois.
Il a un double avantage, d’abord il est fort bien écrit et cela déjà le rend très agréable et il est court car c’est une suite de petits textes qui n’étaient pas fait à l’origine pour être rassemblés puisqu’il s’agit de 4 conférences données par Maurois.
En quelques lignes Maurois situe la Russie et son régime autocratique au moment de la naissance de Tourgueniev
« La Russie de 1820 n’est pas en équilibre. Ce’est un état politique dangereux pour une nation, mais c’est un état favorable à la formation des grands romanciers, parce que les passions y sont fortes, les changements soudains et frappants »
Il nous présente la famille de Tourgueniev, son père qui servira de modèle à « Premier amour », l’autoritarisme de sa mère qui engendra sans doute un comportement avec les femmes très difficile dont sa liaison singulière avec Pauline Viardot, que l’on trouve évoquée dans « Journal d'un homme de trop », est le reflet
André Maurois s’attache à faire comprendre les liens entre l’oeuvre et la vie. Il revient en détail sur certaines périodes et l’on voit Tourgueniev arrêté et emprisonné pour avoir écrit un article sur Gogol et ensuite condamné à l’exil sur ses terres. C’est l’occasion pour André Maurois d’évoquer l’amour inconditionnel de Tourgueniev pour la Russie, amour qui perdurera même lorsque ses convictions le porteront à critiquer le système politique et à s’opposer au servage.
« Il semble y avoir, dans les paysages russes, une mystérieuse beauté dont ceux qui les ont connus gardent jusqu’à la mort l’amour et le regret »
J’ai découvert aussi un auteur satirique de la noblesse terrienne que j’avais déjà entreaperçu dans « Fumée » et mieux compris l’impression de Tourgueniev de n’être nul part à sa place, trop européen pour les russes et trop russe pour les européens. On retrouve son amitié avec Flaubert, Maupassant, Zola, Daudet, Mérimée qui le situe dans le monde culturel de l'époque.

De gauche à droite : Daudet, Flaubert, Zola et Tourgueniev
En deux courts chapitres Maurois analyse l’art de Tourgueniev, il veut tirer un trait sur les querelles littéraires qui opposent Dostoïevski ou Tolstoï à Tourgueniev en quelques phrases d’une grande justesse
« Ce que nous défendons avec tant de force chez un écrivain, ce n’est pas son oeuvre, ce sont nos goûts profonds. Nos choix littéraires, nos préférences sont déterminés par nos besoins sentimentaux et spirituels. Ayant retrouvé dans un roman l’image exacte de notre inquiétude ou de notre sérénité, nous considérons le critique hostile comme un adversaire personnel »
Maurois sait à merveille nous présenter le génie descriptif de Tourgueniev, son art pour retenir le détail essentiel qui sait suggérer, il dit « Jamais romancier n'a fait preuve d'une économie de moyens aussi complète. Quand on a un peu l'habitude de la technique d'un roman, on se demande d'abord avec surprise comment Tourguéniev put, par des livres si courts donner une telle impression de durée et de plénitude »
Ce livre loin d'avoir épuisé son sujet m'a donné envie de lire une biographie plus importante et surtout de continuer ma lecture de Tourgueniev que je n'ai fait qu'effleurer
18:38 Publié dans Biographies, Littérature Russe | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note
































































































































































































































































