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Littérature russe - Page 4

  • Les Golovlev - M.E Saltykov Chtchédrine

    Famille je vous hais  

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    Je voudrais vous faire découvrir un auteur russe peu connu et pourtant tout à fait épatant : M.E Saltykov Chtchédrine

    Découverte que je vous propose de commencer avec Les Golovlev que les éditions Sillage ont eu la bonne idée de rééditer, le volume en pléiade étant indisponible depuis des lustres.

    C’est un grand tableau, presque une fresque, que dresse l’auteur, d'une famille de la petite noblesse terrienne, ils appartiennent à la classe des marchands et la figure dominante de la famille est celle d’Arina Golovlev, la mère.

    C’est une très sombre chronique que tient Saltykov « A côté de ces familles favorisées par le sort, il en existe un grand nombre d'autres, aux représentants desquelles les pénates domestiques n'apportent dès le berceau qu'une éternelle infortune.  »

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    Cloche du soir - Isaac Levitant - Galerie Trétiakov

    Arina Petrovna Golovlev mène la maisonnée à la baguette et pas seulement au sens figuré. " femme habituée au pouvoir et douée en surplus d'une puissante imagination " Elle est économe jusqu’à l’avarice, inflexible jusqu’à la cruauté  n’hésitant pas à envoyer au bagne un serviteur pour une pécadille.
    Manipulatrice, elle s’ingénie à monter ses enfants les uns contre les autres, Stépane l’aîné qui dilapide sa fortune par bêtise "Cinq milles roubles et un petit village de trente âmes" et qui semble espérer que sa mère l’aidera, Paul le mou, le tiède, le faible, et enfin Porphyre, le plus proche de sa mère par le caractère, surnommé par ses frères  Judas  pour son côté servile ou  La sangsue  capable d'asphyxier ses interlocuteurs sous un tel flot de paroles hypocrites que ceux-ci sont noyés et prêts à tout pour arrêter cette avalanche verbale, incapables ensuite de résister à aux  manoeuvres machiavéliques de Porphyre.

    Il est tellement bon dans le rôle que sa mère elle même sera prise au piège.
    Les trois fils n’attendent qu’une chose : la mort de leur mère. L’envie les tient de faire main basse sur le domaine et la fortune des Golovlev, leurs rapports sont petit à petit marqués par la folie, la violence, la turpitude. Véritable débâcle familiale.

     

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    Ermite russe - Mikaïl Nesterov

     

    On oscille en permanence entre la farce et la tragédie, des scènes burlesques à la Tchékhov succèdent à des scènes noires et cruelles, tout le récit est imprégné du ressentiment de Saltykov envers une mère qui avait les traits d’Arina Golovlev et une société Russe qu’il critiquait violemment.
    Pourtant la nature, comme dans beaucoup de romans russes, est présente, quelques figures féminines apportent un peu de douceur et elles aussi pourraient trouver être des personnages de La Cerisaie ou d'Oncle Vania.

    C’est une chronique sans concession mais j’ai aimé cette peinture au vitriol pleine de lucidité sur la fin d’une époque et d’une société.

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    Village - Valentin Serov

    "Il est des familles sur lesquelles pèse une sorte de fatalité. Cela se remarque surtout dans la peite noblesse qui, dispersée sur toute la surface de la terre russe, sans travail, sans lien avec la vie publique, ni les pouvoirs dirigeants, s'abrita derrière le servage, et qui maintenant, privée de toute défanse, agonise dans ses manoirs en ruine."

    Saltykov fera partie des réformateurs mais sera comme bien d’autres emporté par la tourmente révolutionnaire.

    je ne peux que vous recommander l'autre roman de Saltykov  Le bon vieux temps dont je parlerai ici un jour ou l'autre

    Un autre avis sur le livre celui de Dasola

    Le livre : Les Golovlev - M.E Saltykov-Chtchédrine - Traduit du russe par Sylvie Luneau - Editions Sillage

  • Ceux de Podlipnaïa - Theodor Rechetnikov

    La misère Russe 

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    Viktor Vasnetsov

    L’homme naît pour une vie de souffrance, qu’il supporte et traîne comme un boulet et qui finit par l’écraser…

    Tout d’abord le nom de l’auteur ne vous dira rien, pas étonnant la dernière édition de ce roman date de ...1920 ou à peu près.

    Un écrivain à la Zola dit l’éditeur, oui le Zola le plus noir, le plus sordide mais avec un fond de drôlerie qui vous ramène au roman russe.

     

    Podlipnaïa c’est un hameau moche, sale et pauvre ! ce n’est pas moi que le dit c’est l’auteur. La Sibérie dans ce qu’elle a de plus terrible. Les récoltes sont maigres, les intempéries fréquentes, les hivers redoutables et Pila le paysan n’est jamais loin de crever de faim car il n’a « ni grange, ni meules de foin, ni jardin potager ».

    Tous les habitants sont « malades de misère et de saleté »

     

     

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    La mort rattrape les enfants, les parents ne s’en attristent pas vraiment, une bouche de moins à nourrir. D’ailleurs la fille de Pila vient de mourir, elle était fiancée à Syssoïko qui est le seul à s’attrister, le Pope exige de l’argent pour l’enterrement et finit par prendre le seul bien de Pila : sa vache.

    Trop c’est trop il décide de quitter Podlipnaïa avec femme et enfants.

    Ils ne sont jamais sortis du village et les péripéties ne vont pas manquer, tantôt tragiques, tantôt drôles, le passage par la case prison les déroute mais ne les décourage pas. 

    Ils ont un rêve devenir bourlaki, manoeuvrer les lourdes barques chargées de sel, de blé ou de fer. 

     

    Ils vont devoir appendre le maniement des rames, mais la remontée du fleuve c’est une autre paire de manche ! Les barques sont halées par quinze homme, le travail est épuisant mais il peuvent manger à leur faim et travailler comme des forçats ne leur semble pas anormal. Dur au travail, dur à la peine mais en comparaison de la vie de paysan les « haleurs sur les rivières mènent la belle vie »

    Le bourlaki c’est la figure du travailleur, si l’on veut poursuivre la comparaison avec Zola c’est le mineur de Germinal !

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                                   Ilya Repin haleurs sur la Volga

     "Les bourlakis travaillent : leurs échines s'abaissent et se relèvent en cadence, pour se courber encore."

     

    Voilà je vous laisse découvrir la vie de Pila et Sissoïko plus avant. 

    Dans ce récit pas de jolies phrases, la réalité toute nue sans fioritures, un style « sobre et énergique » dit le traducteur.

    Ce serait d’une noirceur insupportable si Rechetnikov ne mariait pas le réalisme au comique, cela m’a évoqué Gogol et Isaac Babel.

    Octave Mirbeau mettait Ceux de Podlipnaïa sur le même plan que les romans de Tolstoï et Dostoïevski, je n’irai pas jusque là mais la lecture et la découverte de cet auteur est tout à fait surprenante et réjouissante.

     

    Vous pouvez lire le bien qu’en pense Cécile.

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    Le livre : Ceux de Podlipnaïa - Theodor Rechetnikov - Editions Arbre Vengeur 2011

     

    L’auteur

    Fédor Mikhaïlovitch Rechetnikov (1841-1871). Orphelin précoce élevé par son oncle, modeste employé des postes, il fut d’abord scribe au tribunal avant de devenir fonctionnaire au ministère des Finances. Très jeune, il entra en contact avec les cercles littéraires de Saint-Pétersbourg et c’est d’ailleurs pour poursuivre une carrière dans les lettres qu’il décida de quitter la vie active. Son premier roman, Ceux de Podlipnaïa, fut publié en 1864 dans le journal Le Contemporain dirigé par le célèbre intellectuel libéral Nekrassov. Ce texte sans concessions frappa les lecteurs de l’époque, notamment par son évocation vériste des misérables conditions d’existence des paysans sibériens. Emporté par la tuberculose, le jeune homme ne laisse en effet dans son sillage que l’embryon d’une oeuvre prometteuse.

    Éprouvant des difficultés à concilier sa vie de famille et l’exercice de son art, rongé par la dépression, il sombra dans l’alcoolisme puis contracta la tuberculose à laquelle il allait succomber. Il est enterré à Saint-Pétersbourg.(source l’éditeur)

     

  • Souvenirs d'antan - Nikolaï Lvov

    En regardant par dessus l’épaule vers la Russie d’antan

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    Dans un livre récent Vladimir Sorokine parodiait la Russie éternelle, Nikolaï Lvov, lui, tresse des couronnes à ses souvenirs, cette Russie d’avant la révolution c’est la sienne et quand il regarde en arrière c’est pour se souvenir des jours heureux.
    Le narrateur, Aliocha dont on devine aisément qu’il le double du romancier, est tout juste adolescent alors que règne Alexandre II dont on attend des réformes et qui permet à tous de regarder l’avenir avec optimisme.
    Moscou est le centre de la vie d’Aliocha, loin de la capitale Moscou vit encore à l’heure de la simplicité                          

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    Photo by Stephen Exley

    « Dans les rues recouvertes de pavés biscornus, entre les fentes, l’herbe verdoyante affleurait à la surface »
    Des petites échoppes occupent la Place Rouge, nobles et artisans, paysans, tout le monde respecte les rites religieux de la foi orthodoxe « les enfants recevaient leur éducation à la maison » tout le monde se connaît : les Gagarine, les Troubestkoï, les Chtcherbatov ....

    La vie est rythmée par les saisons, au printemps « les enfants sautaient dans la rue par les fenêtres » l’hiver « ils dévalaient les pentes glacées et patinaient sur les étangs du Patriarche »

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    Tableau de Boris Kustodiev

    Musique et littérature tiennent une grande place dans la vie d’Aliocha, mais aussi le précepteur qu’il déteste, la Niania qui le console de tout.
    L’été c’est le temps des visites il se souvient de son attente « nous regardions au loin, la grande route bordée de tilleuls centenaires, d’où devait surgir la calèche » celle de sa cousine Tania dont il va tomber éperdument amoureux comme on peut l’être à dix ans.
    La mémoire de la maison c’est Pelaguia Agapovna, c’est elle qui relate les faits et gestes des grands-parents, le temps où la famille vivait dans une isba de bois, les mariages, les pertes de jeu.
    Tout est empreint de poésie « les bosquets de lilas » « le pré en pente jusqu’à l’étang » les jeux, les représentations théâtrales, la lecture à voix haute du soir, la passion d’Aliocha pour Walter Scott........
    Mais bientôt c’est la fin de l’enfance, la guerre de Crimée va éclater dispersant la famille, le père part pour le Caucase, le narrateur entre dans le monde adulte.

     

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    officiers de l'armée Blanche


    Des souvenirs superbement évoqués, la prose est simple et belle, poétique, parfois lyrique. Quand Nikolaï Lvov écrit ses souvenirs la Russie a basculé, le monde idyllique de l’enfance est loin, l’auteur profondément attaché à sa patrie est un esprit libre,  il s’est marié avec une paysanne de son domaine et dénonce les abus, la pauvreté, sa proximité avec le peuple russe le pousse à s’engager politiquement mais la guerre civile lui fera prendre le chemin de lexil.
    C’est la Russie des romans de Tolstoï, de Tourgueniev, de Bounine qui est présente ici ressuscitée par Nikolaï Lvov

    L’auteur
    Nikolaï Lvov (1867-1940) est issu d’une famille de boyards de Tver qui a donné à la Russie de nombreux hommes de lettres, artistes ou serviteurs d’État. Président du gouvernement local de la région de Saratov, membre de la Douma d’État, Lvov prône, en 1905, un régime constitutionnel-démocrate et fonde le parti des Cadets. Après l’évacuation de l’Armée blanche vers Constantinople, en 1920, et l’assassinat de ses deux fils par l’Armée rouge, Nikolaï Lvov passe par la Serbie avant d’arriver en France. Installé à Meudon, il devient historien de l’Armée blanche et meurt à Nice, en 1940. Souvenirs d’antan est son premier texte traduit en français (source l’éditeur)

  • Repas de morts - Dimitri Bortnikov

    L'âme Russe  - Episode 3

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    Après deux géants des lettres russes, Pouchkine et Soljenitsyne, je voulais faire un billet sur un auteur russe contemporain.
    J’ai hésité entre deux auteurs Vladimir Sorokine qui m’avait estomaqué avec Roman et qui m’a énormément plu avec  Tourmente son dernier roman chez Verdier mais je prends le risque de vous parler d’un auteur inconnu, ahurissant, russe mais écrivant en français et auteur d’un petit livre tout à fait stupéfiant.
    Tout au long de ma lecture j’ai hésité, j’ai été tentée de fermer ce livre :  illisible  mais toujours je l’ai rouvert pour rattraper cet auteur sur sa route vers les steppes et le passé.

    Premier avertissement les premières pages peuvent rebuter, mais allez y continuez cela vaut la peine
    Un retour vers le passé et la famille : 
    la mère rongée par la culpabilité liée à son métier, elle a avorté des femmes et voit dans ses cauchemars les âmes des enfants jamais nés « Elle était faite pour soigner les morts. Son chef c’était la mort (...) et elle attendait que la mort vienne la soigner. »

    L’auteur nous invite à un  bal des revenants  : le grand-père alcoolique qui a fait deux guerres « dans les forêts de Finlande »  la grand-mère babouchka bienveillante « toi Babania ...Toi ma vieille vielle grand-mère. Tant de gens ne savent pas que tu as vécu. »
    Le père violent et autour d’eux la steppe « dans la steppe en hiver - l’agonie. Dans ce blanc - l’agonie. »

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    Babania ....Je vois notre cour .......


    Tout vient s’entrechoquer : les saisons, lArctique, les amis, la prison, la guerre et par là-dessus la poésie plane « Et puis l’odeur du coucher de soleil. L’odeur du soleil endormi. Et l’herbe presque bleue. »

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    La mer de Laptev


    On perçoit dans les phrases haletantes les cris de douleur jusqu’à l’intolérable, la rage absolue, les mots  vidés de leur sens, et l’on se sent tanguer à la lecture de ce texte qui interpelle chacun

    « Toute la vie on cherche... Quelqu'un. Qui nous vivra après. Qui après notre mort recueillera notre âme. Quelqu'un devant qui t'as pas honte de crever. Quelqu'un à qui tu feras confiance quand il te murmurera - t'es mort. »

    A ce repas de funérailles nous sommes convié comme à une descente en enfer. C’est comme s’inviter à l’intérieur d’un tableau de Jérôme Bosch.

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    L'enfer - Jérôme Bosch

    Un écrivain qui crache, qui vomit les mots, un récit autobiographique aux antipodes des textes nombrilistes, Dimitri Bortnikov torture notre langue, il invente avec lyrisme, il nous choque au point de ne pas pouvoir oublier sa prose fascinante.
    A lui plus qu’à tout autre on peut appliquer les mots de Kafka :
    « Un livre doit être la hache qui fend la mer gelée en nous » à cela je laisse répondre Bortnikov  « Deux ans de pôle Nord. Deux ans sur les rives du Styx glacé. Blanc à perdre la vue. Glaces…Je transe. »


    Lisez ce livre difficile d’accès certes mais dont la libre écriture explose ligne après ligne, Bortnikov l’insoumis qui nous emporte de la Steppe glaciale à un Paris de solitude dans un long monologue.

    Le livre : Repas de morts - Dimitri Bortnikov - Editions Allia

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    L'auteur : Né en 1968 en Russie, l’auteur est installé en France depuis 2000 et écrit pour la première fois en français.

  • Alexandre Soljenitsyne Le courage d'écrire

    L’ âme Russe - Episode 2 Dans les pas d'un géant

    « A tous ceux à qui la vie a manqué pour raconter cette histoire »

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    J’ai eu envie d’intituler ce billet dans les pas d’un géant  car « Des millions de lecteurs ont eu leur vie accompagnée par Alexandre Soljenitsyne »

    Une exposition et un livre consacré au géant de la littérature russe, de la littérature du Goulag. Pour une fois l’expo n’est pas parisienne mais Genevoise, Lyon Genève 1H30 de route qui hésiterais ?
    Septembre est magnifique et ce fut un plaisir de découvrir la Fondation Bodmer dominant le lac Léman.

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    La Fondation Bodmer Cologny

    La Suisse qui accueillit Soljenitsyne en 1974 chassé d’URSS.
    Je dois dire que j’avais une petite appréhension car une expo de peintures c’est une évidence, une expo autour d’un écrivain je craignais un peu la sécheresse ou la mise en valeur d’objets sans intérêt et peut-être l’ennui.
    Combien de fois lisant Chalamov et ses Récits de la Kolyma j’ai eu l’envie de rencontrer l’homme, de l’entendre parler de son expérience, ici grâce à la qualité de l’exposition on entend Soljenitsyne.
    C’est une exposition tout à fait impressionnante et fascinante consacré à un monument de la littérature du XX ème siècle et sans doute à son plus grand écrivain.
    J’ai eu l’envie d’en garder la trace, le souvenir à travers le livre édité à cette occasion.
    Quand je publierai ce billet l’expo sera fermée mais vous pourrez vous tourner vers le livre qui est lui-même un événement.

    Le titre du livre d’abord  Le courage d’écrire  et le préambule écrit par C Méla directeur de la fondation qui dit dans la préface
    « Soljenitsyne a mené une lutte clandestine, puis ouverte, au nom de la vérité, pour révéler au monde une entreprise de servitude sans précédent » justifiant ainsi immédiatement le titr
    e
    Le livre/catalogue est réalisé par Georges Nivat que tout lecteur amateur de littérature Russe connaît. Il est professeur honoraire à l'université de Genève et commissaire de l’exposition, ses liens personnels et amicaux avec Soljenitsyne ont permis la réalisation et la réussite de l’ensemble.

    J’ai été fasciné dans l’exposition par les  textes inconnu, les articles de journaux, les objets, les lettres, les manuscrits dont certains étaient parmi les fameux samizdat imprimés ou copiés clandestinement. J’ai ressenti de la ferveur, de l’admiration et de la stupéfaction devant l’ampleur du travail d’un homme, travail réalisé sous le joug permanent de la peur. On retrouve tout cela dans le livre.

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    Le Zek matricule CHth-854

    Le livre permet cette découverte avec les fac-similés des feuillets, 466 feuillets autographes de l’Archipel du Goulag dont le manuscrit est resté enfoui en Estonie Le livre qui  est venu réveiller la conscience de l’occident sur la réalité du Goulag.
    Tout est magnifique et émouvant dans ce livre, les photos de Soljenitsyne portant sa veste de Zek , les bouts de crayons qui ont tracé les mots de son oeuvre, des objets personnels issus de sa maison de Troïtse-Lykovo. Les souvenirs des années de labeur, des années d’exil  à Cavendish et du temps du retour.

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    Ce livre qui raconte une destinée d’écrivain est magnifique, j’ai découvert la gestation de la Roue rouge qui se se veut la généalogie de la révolution russe, son explication, ses noeuds (une oeuvre qui me reste à lire).
    Les efforts de l’écrivain pour maintenir en détention sa mémoire intacte sont particulièrement impressionnants. Les pages de Georges Nivat, pour éclairer chaque période, sont riches, les extraits nombreux et les photos toutes choisies avec soin.

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    1998 le temps du retour  Photo : Grigory Dukor/ Reuters

    J’ai croisé avec bonheur dans ce livre/catalogue : Nikita Struve l’éditeur de l’Archipel du Goulag, Claude Durand son agent littéraire pour le monde entier ; Bernard Pivot qui a donné à la France entière l’envie de lire Soljenitsyne et dont les entretiens sont aujourd’hui disponibles en DVD, les photos de Soljenitsyne instituteur ou recevant son Prix Nobel.

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    Bernard Pivot reçoit Alexandre Soljénitsyne à Apostrophes
    le 11 avril 1975.

    Ce livre est un cadeau, cadeau pour nous lecteur, cadeau à faire. Lisez le, offrez le et faites lui une place dans votre bibliothèque.
     
    Le livre : Alexandre Soljenitsyne Le courage d’écrire - Sous la direction de Georges Nivat - Editions des Syrtes
     

     

  • Le Soleil d'Alexandre - André Markowicz

    L’ âme Russe - Episode 1 La Conversation des poètes

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    Révolte des décembristes, tableau peint par le peintre russe Vasili Timm (1820-1895).



    Une lecture des poèmes de Pouchkine dans l’émission de Guillaume Gallienne « ça peut pas faire de mal » avait titillé ma curiosité.
    le titre  flamboyant de ce livre  Le soleil d’Alexandre  était fait pour m’attirer.
    La poésie de Pouchkine, celle que tous les russes se récitent sans se lasser était déjà d’un intérêt certain mais sous la plume d’André Markowicz c’est beaucoup plus que cela.

    En 1825 le 14 décembre, la tentative désespérée de 200 aristocrates d’imposer une constitution au Tsar pour supprimer l’ignoble servage et mettre à bas l’absolutisme va de finir dans le sang, les procès, des exécutions, le bagne en Sibérie pour tous ces hommes.  « Une génération brisée » dit André Markowicz et c’est cette génération que l’on entend dans ce livre.

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    Révolte des décembristes - Vasili Timm (1820-1895).


    « Organisé autour de la voix de Pouchkine » ce poète qui est selon Tchekhov « comme l’air que l’on respire » le livre est une vaste fresque de la vie culturelle, intellectuelle, poétique ce cette Russie sous le joug.
    Elle commence avec Radichtchev  condamné pour ses écrits par la Grande Catherine et qui revenu du bagne finira pas se suicider, il a laissé une élégie « La Mélancolie  passion des coeurs purs qu’un sort injuste oppresse »
    En avançant et en déroulant la vie de Pouchkine ( 1802-1841) la liste des noms amis prend de l’ampleur, pour la plupart inconnus faute de traduction jusqu’à aujourd’hui.
    Joukovski, Radichtchev, Batiouchkov, Delvig, Baratynski, Viazemsky..............

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                               Lermontov    Griboïedov (haut)  Karamzine

    Pouchkine est le fil lumineux qui éclaire cette époque. Il est le centre des conversations qu’entretiennent tous ces hommes, dans leurs rencontres mais plus encore dans leurs oeuvres.
    Ils chantent leur jeunesse, la guerre contre Napoléon, les amis morts. Ils traduisent la poésie étrangère. Ils sont  surveillés, épiés, traqués parfois. Tous subiront peu ou prou le terrible poids de la répression tsariste, écoutez Pouchkine dans un magnifique A Ovide dire la souffrance de l’exil, de la condamnation inique et l’espoir du pardon :


    .. l’isolement, l’abandon et l’oubli,
    Tu n’entends plus les sons de ta langue natale,
    Vers tes lointains amis ta complainte s’exhale
    (...) Adoucissez la main qui châtie même juste....

     
    Ils ont une même vision du destin de la Russie, de la littérature, un même amour de la poésie et malgré les dangers, les deuils, les séparations

    « Tous ces hommes, tout au long de leur vie, se fréquentent, échanges, s’écrivent, écrivent en fonction les uns des autres, entretiennent une conversation destinée à devenir la base même de la culture russe »

    L’admiration d’André Markowicz pour Pouchkine transparaît tout au long des pages, cet exceptionnel traducteur réalise ici un pari impossible, rassembler et traduire tous ces poètes inconnus en France, nous donner à comprendre cette période bouillonnante.
    Les pages de poèmes, d’apports biographiques alternent, Pouchkine au Caucase par exemple :

    « Si Pouchkine n’avait écrit, de toute sa vie, que ce qu’il a écrit au cours de ces trois mois d’isolement fiévreux, il serait déjà l’écrivain le plus important de son siècle en Russie » dit André Markowicz !

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    Le duel de Pouchkine - Alexandre Avvakmovich Naumov

     

    Ce  « Soleil d’Alexandre » titre que Markowicz emprunte à un autre poète : Ossip Mandelstam, brille de mille feux. La parole au poète pour terminer :


    ....N’avoir pour maître que soi seul ; être en repos, devoir
    Ne contenter que soi ; pour quelque honneur infâme
    Ne rien devoir courber, le cou, les rêves, l’âme ;
    Selon sa fantaisie, vagabonder, errer,
    Admirer la nature en sa splendeur sacrée,
    Et frissonner de joie, plein de larmes sereines,
    Devant la création de la pensée humaine........


    Le livre : Le Soleil d'Alexandre - André Markowicz - Editions Actes Sud 2011