01.07.2009
Instants de guerre - Laurie Lee
Instants de guerre (1937 - 1938) - Laurie Lee - Traduit par Laurent Langlade - Editions Phébus Libretto
Ce livre est le dernier d’une trilogie qui commence avec « Rosie ou le goût du cidre » des souvenirs d’enfance, se poursuit sur les routes d’Espagne « Un beau matin d’été » et se termine avec ces souvenirs de la guerre d’Espagne d’un jeune anglais de vingt ans.
Laurie Lee « gribouilleur de poésie », c’est lui qui le dit, reprend en 1937 la route de l’Espagne, la guerre civile tonne et le jeune anglais idéaliste veux payer une dette contractée sur les chemins ibériques quand jeune et sans le sou, il trouva toujours le vivre, le couvert et la chaleur humaine auprès des habitants.
C’est en « décembre 1937, que je traversai les Pyrénées, depuis la France : deux jours à pied, à affronter les tempêtes de neige. Je ne sais pourquoi je choisis le mois dd décembre ; ce n’est qu’une des nombreuses absurdité que je commis à l’époque. »
Là il faut placer le petit couplet admiratif : quel courage que ce garçon qui vient se battre aux côtés des républicains !
Seulement voilà, les républicains en question ne l’entendent pas de cette oreille et un anglais qui voyage avec un violon, instrument qui l'avait accompagné sur les routes, en plein mois de décembre, cela sent l’espion à plein nez.« Les miliciens nous escortèrent jusqu’à la place, devant la mairie délabrée, où pendait le drapeau républicain. J’allais enfin recevoir un accueil convenable pensai-je.(..) on vous a amené l’espion dirent les frères en me poussant en avant »
Par chance il n’est pas immédiatement exécuté mais est sous haute surveillance, durant tout son séjour en Espagne la suspicion ne cessera jamais.
On le fait rejoindre un groupe des Brigades Internationales, écossais, polonais, hollandais, toute l’Europe est là. Sans armes, sans munitions, mangeant au gré des trouvailles et bizarrement sans combattre mais invités à entendre le discours du chef du parti communiste britannique « Nous avions aussi chaque jour une faim de loup, aiguisée par le froid de l’hiver et l’oisiveté » « dans l’oisiveté froide de nos vies, tous accroupis dans nos ponchos, occuper à nettoyer sans fin nos fusils, nous songions aux cent mille hommes qui livraient bataille dans ces montagnes en nous interrogeant sur la véritable utilité de notre camp d’entrainement »
Laurie Lee va suivre les troupes républicaines au gré des combats, Albacete où il occupera à nouveau une cellule de condamné à mort, Tarazona, Madrid où on l’envoie pour participer à des émissions de radio à destination des USA, il y vivra ses premiers bombardements par l’aviation franquiste « le sentiment de vivre une expérience irréelle disparut quand débuta le bombardement.On perçut d’abord un grondement métallique lointain, affûté par l’atmosphère glaciale, un silence, comme un souffle retenu, puis un gémissement qui grandit soudain et le rugissement bref d’un bâtiment qui explose »
Sa guerre d’Espagne va se terminer à Teruel, la ville prise par les républicains, est bombardée sans merci par les franquistes « je ne sus que plus tard que cette accélération impressionnante du bombardement marquait la fin de la bataille de Teruel. Renforcés par les blindés et les avions italiens, les troupes de Franco lançaient une contre-attaque sur la cité forteresse. »
C’est l’heure de la retraite, les républicains avaient espérés que la prise de Teruel serait décisive pour l’issue de la guerre civile « elle y apposa, au contraire, le sceau de la défaite »

Laurie Lee dans une confrontation violente et un corps à corps, se défend « chacun pour soi, à bout de souffle(...) j’avais tué un homme et ne pouvais pas oublier son regard attéré, débordant de colère »
C’est la fin, les Brigades Internationales dissoutes, Laurie Lee est renvoyé à Londres « Vous nous seriez plus utile là-bas. Après tout, vous ne servez pas à grand-chose ici. Vous pourriez écrire sur nous, composer des discours, peindre des affiches ou des choses comme ça... »
Tout au long du récit Laurie Lee a une parole libre, sa plume est sensible et parfois déchirante, il rend très fort la sensation de chaos, de folie, et dénonce les horreurs, les désolations et les absurdités de la guerre.
Vous pouvez le retrouver sur les chemins d'Espagne chez D'un livre l'autre
Les livres de Laurie Lee sont tous chez Phébus
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28.06.2009
Journal 1973-1982 - Joyce Carol Oates
Journal 1973 - 1982 - Joyce Carol Oates - Traduit par Claude Seban - Editions Philippe Rey
Très attirée par les journaux et correspondances j’ai eu très envie de lire celui-ci alors que je ne goûte que très peu les romans de Joyce Carol Oates, le billet très admiratif de Frédéric Ferney a fini de me convaincre.
A l’origine un journal de 4000 pages, l’éditeur a fait une sélection et chaque année est introduite par un résumé des événements marquant pour JC Oates : changement d’université, changement d’éditeur, succès littéraires.
Toutes les pages sont centrées sur l’écriture, son travail d’enseignante, les relations amicales et la vie quotidienne.
On y voit une femme écrivain au travail, le plus souvent totalement absorbée par l’avancée de ses romans.
Ecrivain prolifique, les romans s’enchaînent de façon vertigineuse et il est parfois question d’un « embouteillage de manuscrits »
Elle a une capacité de travail énorme car entre les romans ou en même temps qu’elle y travaille, elle ajoute des nouvelles, des essais littéraires : Dostoievski, Kafka. Elle dit d’elle même « Je me sens assiéger par les mots »
On découvre dans le journal un écrivain assez insensible aux critiques bonnes ou mauvaises mais lorsque les critiques deviennent très bonnes pour Bellefleur elle avoue « Une critique positive dans le Times est analogue à ...quoi ? Se voir annoncer qu’on n’a pas le cancer. »
De nombreuses pages sont consacrées à ses lectures qui sont très éclectiques et dont elle parle sans langue de bois « Je soupçonne Rilke d’être largement surestimé » et sait défendre ce qu’elle aime « on perd fort peu de chose en ne lisant pas une critique de Whitman..on perd la moitié de la terre en ne lisant pas Whitman »
Ses lectures sont souvent dictées par son travail d’enseignante qui lui donne l’occasion de relire avec plaisir « lisons nous jamais deux fois le même livre ? lisons nous le même livre que celui que lisent les autres ? »
Au gré des pages on rencontre Virginia Woolf dont elle se sent proche, James, Joyce, Wilde, les soeurs Brontë. Elle parvient encore à assister à des soirées consacrées à écouter ou à lire de la poésie en public.
C’est un bain littéraire permanent ! Tous les gestes de la vie quotidienne sont l’occasion de méditer sur une nouvelle, sur un roman ou sur une lecture. Boulimique ? sans doute et cette boulimie fait pendant à son anorexie « une forme maîtrisée et prolongée du suicide » dont elle parle avec une grande pudeur.
J’ai été passionnée par les pages qu’elle consacre à sa vie d’enseignante. Son intérêt, je dirais son amour des étudiants transparaît, elle aime enseigner et préparer ses cours, corriger les travaux de ses étudiants « Une grande partie de mon inspiration me vient quand j’enseigne. J’aime l’interaction entre l’esprit des étudiants et le mien ».
La vie sociale prend une grande place et le journal est traversé par quelques unes des plus grandes figures de la vie littéraire américaine, il n’y a jamais une once de méchanceté dans ses écrits, même pour les auteurs qu’elle apprécie peu. Au gré des pages on rencontre Bernard Malamud « un homme complexe, intelligent qui parle avec douceur et bien » John Updike, Philip Roth « Séduisant, drôle, chaleureux, courtois : quelqu’un de parfaitement aimable » ou Susan Sontag.
La musique occupe une grande place dans la vie de Joyce Carol Oates, elle passe des heures (où prend-elle se temps ?) à apprendre les sonates et préludes de Chopin, elle met la même énergie au piano que sur sa machine à écrire. Elle est excessive en tout, en musique comme dans l’écriture. « J’écoute les Préludes presque tous les jours depuis un bon moment, et je me verrais bien consacrer les vingt prochaines années à ces vingt quatre oeuvres »
Elle garde beaucoup de discrétion sur sa vie de couple et est horrifiée par le dévoilement de la vie intime d’un écrivain, à propos d’Emily Dickinson et de ses lettres elle dit « l’exhumation systématique, impitoyable, de tous les secrets par les universitaires, les critiques et les voyeurs est épouvantable »
Aucunes confidences intimes mais quelques jolies pages sur son amour indéfectible pour son mari «Intelligence. Bonté. Patience. » son admiration pour lui et son travail. Ses amis importent beaucoup et des pages émouvantes sont consacrés à certains d’entre eux,
J’ai été touchée par la simplicité et la sincérité de ce journal,j'ai lu ces pages avec un grand intérêt mais surprise de l’absence totale de pages sur le monde et les événements politiques ou sociaux durant ces années.
Cette absence accentue l’impression d’immersion totale dans la littérature et l’écriture.
C’est l’autoportrait vivant et attachant d’un écrivain nobélisable.
08:10 Publié dans Littérature étrangère (23) | Lien permanent | Commentaires (19) | Envoyer cette note
25.06.2009
L'appel des morts - Ian Rankin
L’appel des morts - Ian Rankin - Traduit de l’anglais par - Editions du masque
Retrouver Edimbourg et John Rébus pour cette treizième aventure c’est replonger dans une ambiance rock, bière et whisky avec cette fois une dimension mondiale puisque le G8 va se tenir en Ecosse mettant en ébullition la police locale car les manifestations anti-modialisation se succèdent et risquent de gâcher la « fête ».
Une affaire de tueur en série est au centre de préoccupations de Rébus, un tueur qui débarrasse Edimbourg de violeurs condamnés et récemment sortis de prison, tueur qui laisse sur les lieux du crime des indices pour le moins bizarres.
Rébus désabusé, prend de plus en plus de distance par rapport à son travail, et comme d’habitude supporte mal les injonctions de sa hiérarchie de tout mettre en stand by pour faire la chasse aux contestataires.
Siobhan, son adjointe est préoccupée par ses parents qui font partie des manifestants.
Et pour ajouter une cerise sur le gâteau, lors d’un dîner officiel au château un député tombe, ou plus vraisemblablement, est poussé en bas des remparts. Avouez que ça fait tâche dans le paysage. Rébus est sommé de ne pas gratter trop fort ni trop profond pour expliquer ce lamentable accident.
Comme toujours avec Ian Rankin, on suit le parcours de Rébus avec grand plaisir, c’est rondement mené, énergique, politique et suspens se mêlent avec efficacité et réalisme et les portraits sont criant de vérité.
Bref n’hésitez pas à vous embarquer pour Edimbourg dans la Saab de Rébus, certes elle est un peu déglinguée mais le fond sonore est toujours de bonne qualité chez ce fan de rock.
Allez voir le billet de Kathel après sa lecture en VO
Dans la revue Lire de ce mois consacrée aux polars vous trouverez un article complet sur Ian Rankin
06:10 Publié dans Policiers (14) | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note
21.06.2009
A l'immortelle bien-aimée - Virginie Reisz
A l’immortelle bien-aimée - Virginie Reisz - Editions Le temps qu’il fait
Un homme seul vit ses derniers jours, il écrit dans son journal une lettre interminable à la femme adorée, son éternelle bien-aimée.
Il souffre, son corps le lâche, les douleurs sont anciennes, les médecins sont impuissants à tirer de son corps une eau envahissante, depuis trente ans il n’entend plus, il revoit les moments heureux de sa vie, les souffrances de l’enfance, les silhouettes de celles qui sont passées dans sa vie.
Il rêve d’une dixième symphonie.
Les souvenirs l’envahissent comme l’eau qui le tue, il revoit son père spirituel « Papa Haydn », il souffre encore de l’indifférence de Goethe qui n’a jamais répondu à aucune de ses lettres, il revoit ses promenades dans une nature qui apaise.
La musique seule « m’a consolé du manque d’amour, alors et toujours depuis, elle m’a réconforté, elle m’a guidé » La musique baume sur les plaies à vif.
Trois mois terribles, trois mois d’agonie pendant lesquels le visage de l’aimée ne le quitte pas, elle dont le nom n’est jamais prononcé « De me rappeler ton sourire, tes yeux, ta peau que je connaissais avant de la toucher, m'emporte, mon ange, hors de ma chambre, hors de mes barreaux, hors de ma douleur »
Lira t-elle ces lignes « Qu’adviendra-t-il de cette confession, rangée dans mon tiroir secret ? La liras-tu ? J’abandonne la suite au Destin avec lequel je tente enfin d’être en paix, et ce sera bien comme ce sera, mon amour. »
Ludwig van Beethoven meurt le 26 mars 1827 « Jusqu’à la tombe, il garda un coeur humain envers tous les hommes »
Virginie Reisz écrit en écoutant la musique de Beethoven, avec bonheur et infiniment de grâce elle prête ses mots au génie , elle l’écoute et le comprend, elle voudrait lui donner ce qui lui a manqué, elle sait faire partager son admiration et son amour.
Un roman délicat que je vous propose d’ajouter à votre bibliothèque
17:04 Publié dans Littérature Francophone (9) | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note
19.06.2009
Un voyage avec Stevenson
Voyage avec un âne dans les Cévennes - Robert Louis Stevenson - Lu par Bernard Petit - Le livre qui parle
Vous voulez oublier un amour impossible, oublier vos voisins dans le compartiment, oublier les rues asphaltées ? Je vous propose un périple en pays Cévennol en compagnie de Stevenson ET de Modestine.
« Une randonnée à pied doit se faire seul, car la liberté est essentielle ; parce que vous devez être libre de vous arrêter et de continuer... » pour ça c’est bon vous êtes seul avec vos écouteurs dans les oreilles et puis vous voyagerez plus léger que Stevenson qui lui emporte pistolet et lampe tempête.
C’est parti pour une douzaine de jours et vous randonnerez, du Monastier à Saint Jean du Gard, en obéissant au bon vouloir de Modestine qui voyage lentement.
Ah une dernière recommandation : n’oubliez pas l’eau, il peut faire terriblement chaud sous le soleil des Cévennes.

Belles étoiles - Eric Poindron - Editions Flammarion
Si vous êtes inconditionnel des livres vous pourrez associer à votre écoute la lecture de Belles étoiles d’Eric Poindron
Son voyage commence avec la lecture de Stevenson dans un café de Paris, mais Stevenson est là qui lui chuchote à l’oreille « Te décideras-tu, partiras-tu bon sang ? » car comme le dit André Suarès qu’il cite « ouvre les livres pour apprendre et ferme les pour vivre » donc en avant...et 120 ans après le voilà mettant ses pas dans ceux de l’anglais « Ainsi cher Stevenson, c’est avec humilité que je me présente désormais et après vous, humblement »
Le voyage terminé il rejoint son pigeonnier et sa caverne aux épices d’où il nous écrit aujourd’hui
Si après l’écoute et la lecture vous ne décidez pas de « faire » le GR70 j’y perd mon latin ....
Pour aller plus loin et préparer votre randonnée un bon site : le chemin de Stevenson
07:08 Publié dans A Voix haute (4), Récits de voyage (5) | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note
16.06.2009
La chambre de Jacob - Virginia Woolf
La chambre de Jacob - Virginia Woolf - Traduit de l’anglais par Agnès Desarthe - Editions Stock
« Lire Virginia Woolf prend du temps. Son oeuvre est longue, variée, touffue, et sa manière d’écrire si peu conventionnelle que l’on doit faire attention, être vigilant, avancer à petits pas pour ne rien perdre et pour ne pas s’y perdre »
Voilà vous être prévenu, ce point du vue extrait de la biographie signée Agnès Desarthe et Geneviève Brisac, vous introduit dans l’univers littéraire de Virginia Woolf, je n’ai pas résisté à la curiosité quand est paru La chambre de Jacob dans une nouvelle traduction d’ Agnès Desarthe.
Un roman mosaïque sans intrigue dont le personnage principal, Jacob Flanders, apparaît dans une série de scènes retraçant sa vie de son enfance à sa disparition. Ces scènes sont brèves, et la personnalité de Jacob se dessine peu à peu à travers les récits, les observations ou les critiques de ses amis, les réactions des jeunes femmes qui l’aiment, les apparitions de sa mère.
Nous le suivons ainsi sur la plage de son enfance, au collège à Rugby, à Cambridge dans sa chambre d’étudiant, à la bibliothèque... Nous croisons les jeunes filles qu’il séduit, ses conquêtes inavouables, celles qui l’aiment ou qui le trompent.
Nous le suivons dans son grand tour de Paris à la Grèce en passant par l’Italie.

Au fil des pages des petits cailloux sont semés qui annoncent la mort et la guerre : cimetière, cloche funèbre, détonations qui évoquent le futur bruit du canon jusqu’au choix du nom de Flanders. Le temps est l’acteur principal du roman, l’on passe sans que rien ne soit précisé, de l’enfance à l’adolescence à la vie adulte
Les sentiments, les détails matériels de la vie de jacob ne sont jamais donnés, seules subsistent des images furtives et colorées
Le lecteur est toujours à l’extérieur, les choses sont effleurées, suggérées, Virginia Woolf tisse une toile aérienne et les motifs n’apparaissent que petit à petit, les images sont fugaces , la vie est passée aussitôt qu’esquissée
A travers ce roman on retrouve des thèmes chers à Virginia Woolf : le temps béni de l’enfance et des vacances à St Ives, le traitement inégal des filles à qui l’on interdit les études et l’université, « le chaos faussement ordonné de nos jours »
Virginia Woolf capte pour nous l’insaisissable, le temps qui passe furtivement, l’inconstance des sentiments.
Je laisse pour finir la parole aux deux biographes de Virginia Woolf
« La chambre de Jacob, récit autour de l’absent, à l’écriture presque dérangeante, marque une volonté de s’affranchir d’une tradition lénifiante, et une capacité hors du commun à traduire en mots les maux d’une époque. L’écrivain est comme traversée par son temps. »
Faites une place à ce livre dans votre bibliothèque
06:53 Publié dans Littérature étrangère (23) | Lien permanent | Commentaires (22) | Envoyer cette note
13.06.2009
Mes bibliothèques - Varlam Chalamov
Mes bibliothèques - Varlam Chalamov - Traduit du russe par Sophie Benech - Editions Interférences
Ce tout petit volume dit en quelques cinquante pages l’amour des livres, la passion pour la lecture et la souffrance d’en être privé.
Varlam Chalamov c’est l’homme des Récits de la Kolyma, l’homme qui a résisté à deux condamnations à la déportation et qui a passé 17 ans de sa vie au Goulag.
Le livre s’ouvre sur un aveu « Je ne me rappelle pas avoir appris à lire et j’ai l’audace de croire que j’ai toujous su. »
Le ton est donné, et l’auteur nous fait faire le tour des bibliothèques qu’il a fréquenté, les bibliothécaires qu’il a croisé « Maroussia Pétrovna, les joues rouges comme ce n’est pas possible (..) distribuait des livres aux reliures dorées couverts de givre ».
C’est là qu’il va faire connaissance avec les héros d’Alexandre Dumas et que s’allumera chez lui le goût de la littérature.
Il aura toujours du mal à lire et travailler dans les bibliothèques « Lire en présence d’autrui m’a toujours été désagréable, j’ai presque honte (..) n’est-ce pas troublant ? Comme si la lecture était un vice secret. »
« J’ai toujours acheté des livres » dit-il mais tous furent détruits lors de son arrestation et il confie « Je regrette de n’avoir jamais possédé ma propre bibliothèque » on se sent un peu honteux d’avoir à côté de soi un pile de livres qui nous attendent et Chalamov nous invite à être attentif à la qualité de nos lectures « Nous lisons des milliers de pages imprimées qui ne méritent pas tout ce temps perdu » venant de lui cet mise en garde est de grande valeur.
En déportation il a presque perdu le goût et la faculté de lire et les pages consacrées à cet épisode sont poignantes, heureusement grâce à une femme médecin il va revenir à la lecture « ma protectrice prescrivit de différer ma sortie et m’apporta un livre (..) je lus ce livre avec attention, et je retrouvai le plaisir de lire, d’être captivé par un livre, de pénétrer sans un regard en arrière dans le monde d’un auteur »
C’est un livre magnifique qui, je n’ai pas honte de le dire, m’a fait monter les larmes aux yeux à plusieurs reprises. Il va trouver place à côté de Gardiens des livres du même éditeur. Vous pouvez aller lire le billet de Frédérique ou de Cuné sur ce livre
Faites une place à ce livre dans votre bibliothèque car comme le dit Varlam Chalamov “les livres, c’est un monde qui ne nous trahit jamais”
08:19 Publié dans Littérature étrangère (23) | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note
10.06.2009
Les coqs et les vautours - Albert-Paul Granier
Les coqs et les vautours - Albert-Paul Granier - Editions des Equateurs
C’est après une émission de radio que j’ai eu envie de lire les poèmes d’Albert-Paul Granier, Claude Duneton a lu plusieurs des poèmes et je suis restée abasourdie que l’on ignore ce poète jusqu’à aujourd’hui.
L’histoire que raconte Duneton est trop jolie pour ne pas vous la livrer : un petit opuscule de poésie très vieux, dont les pages ne sont pas coupées, est trouvé par un de ses amis dans un vide-grenier....Bien sûr l’ami en question l’offre sans l’avoir lu à Claude Duneton...lecture et aussitôt recherche d’un éditeur qu’il trouve aux éditions des Equateurs
Les poèmes ont été écrits pendant la 1ère guerre mondiale par un sous-lieutenant qui ne verra jamais la publication de ses poèmes car volontaire pour l’observation aérienne des lignes ennemies, son avion est touché par un obus en 1917.
Cet opuscule a été envoyé juste avant à l'Académie Française pour un concours, l’ Académie Française le récompensa en 1918.
Ce petit livre est d’une modernité étonnante et d’une émotion puissante, la folie meurtrière, la souffrance, le froid, la peur, le bruit de la mitraille, tout est là dans ces quelques pages d’une beauté sombre.
« Et puis, voici pour ceux des guerres,
les coqs cambrés et claironnants et les vautours,
de haine lourds, avec leurs serres
teintes du sang des souvenirs.... »
Tout fait poème : l’exode des populations, les villages pilonnés, les nuits d’attente et de peur, la mort omniprésente.
Par les chemins gluants qui viennent
du fond des plaines,
les gens s’en vont, comme des fous,
comme des fous qui seraient sages
les gens s’en vont vers n’importe où...

Par les ravins crépus, d’horreur échevelés,
où les obus aigus mordent à crocs avides,
des cadavres blêmis crispent leurs poings rigides
sur le Néant obscur près d’eux agenouillé.

La mort, soûle et joyeuse, danse,
et gambille et se déhanche,
la mort muette se trémousse,
et joue et jongle avec des crânes,
Comme avec des osselets
Rien n’est épargné, le symbole même de la paix la cathédrale agonise

Vengez les saints des hauts vitraux
dont les doux gestes de lumière
absolvaient depuis des siècles
vengez les anges qui n’ont plus d’ailes
et les gargouilles de plomb gris
dissoutes parmi l’incendie.
Faite une place à ce livre dans votre bibliothèque
07:27 Publié dans Poésie (5) | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note
07.06.2009
L'Emblème du croisé - James Lee Burke
L’Emblème du croisé - James Lee Burke - Traduit de l’anglais pas Patricia Christian - Editions Rivages
Quelle chance, on a à peine quitté Dave Robicheaux dans « La brume électrique » de Tavernier, qu’on le retrouve ici.
Toujours installé à New Ibéria, il a posé son insigne de la police, sa fille Allafair est partie étudier dans l’Orégon, il va à la pêche et régulièrement au cimetière porter des fleurs à sa femme Bootsie.
Heureusement le passé va le rattrapé, histoire de le faire sortir de sa douce torpeur. Un vieux camarade de classe veut absolument lui parler, il faut préciser que c’est urgent, le dit camarade est en train de mourir à l’hôpital !
Ce que l’homme lui confie concerne une jeune femme, Ida Durbin, que Dave et son frère ont connu alors qu’ils n’avaient que vingt ans. Elle leur a sauvé la vie à tous les deux et lorsqu’elle veut échapper à son mac, Jimmy Robicheaux tombé fou amoureux, lui propose de s’enfuir avec lui. Sauf que le jour dit la belle n’est pas au rendez vous et que personne n’en entend plus jamais parler jusqu’aux confidences du mourant.
Dave est prêt pour retrouver cette Ida, à reprendre du service dans la police, le bizarre de l’histoire c’est que dès la sortie de l’hôpital où son vieux pote est hospitalisé, il se retrouve dans les ennuis avec un grand E. Ses pires ennemis sont flics, on tente de le compromettre, un contrat est pris sur sa tête et tout ça pour une prostituée disparue il y a quarante ans ...
Dans le même temps un tueur en série sévit à Bâton Rouge aussi il ne lui est pas difficile de récupérer sa plaque de policier, il va mener les deux enquêtes en parallèles mais dans la vie il arrive que même des parallèles finissent par se rencontrer.
Ses recherches le conduisent toujours et invariablement vers la famille Chalons, riches propriétaires dont le fils Val est devenu journaliste et va doucement pourrir la vie de Robicheaux. Dave va dans cette enquête retrouver Jimmy son frère, Clete le complice de toujours et va faire la connaissance de Molly, Molly qui l’attire bigrement mais qui est religieuse, bon elle n’a pas prononcé ses voeux mais tout de même ! Quand on dit que Robicheau à le génie de se fourrer dans la mouise...

Nous voilà embarqué dans le dernier James Lee Burke , brillant, ficelé à la perfection, une intrigue qui tient ses promesses jusqu’au dernier chapitre. Bon je suis un peu inconditionnelle donc partiale mais que voulez vous, je ne me lasse pas des virées dans les bayous et des ciels de Louisiane et de la capacité de James Lee Burke à mettre de la poésie dans la violence.
L’auteur
James Lee Burke est né à Houston (Texas) le 5 décembre 1936. Ii vit entre New Iberia (Louisiane) et Missoula (Montana).
Diplômé de littérature américaine, il enseigne à l’université du Missouri.
Après avoir habité longtemps en Louisiane, il réside actuellement à Missoula (Montana)
Tous ses romans sont publiés chez Rivages
06:30 Publié dans Policiers (14) | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note
04.06.2009
Aventures en Loire - Bernard Ollivier
Aventures en Loire - Bernard Ollivier - Editions Phébus
Un billet pour préparer les vacances et si vous mettez vos pas ou plutôt d’ailleurs vos pagaies dans celles de Bernard Ollivier, vous partirez pour des journées de découvertes au prix de quelques douleurs et quelques baignades involontaires.
Bernard Ollivier vous connaissez ? Dix ans déjà qu’il a parcouru à pied, en solitaire, la mythique Route de la Soie, les trois livres de La Longue marche qu’il en a tiré sont devenus des classiques et l’auteur était cette année l’invité du festival Etonnants Voyageurs
Mais voilà le temps passe et à 70 ans, il s’est fixé un nouveau défi avant comme il le dit avec humour, d’en être réduit à la marche avec déambulateur.
L’aventure ? nul besoin de partir au bout du monde, elle est là, à notre porte et les rencontres peuvent être aussi belles qu’aux confins de l’Asie. Prenez une carte et voyez le cours de la Loire. Le fleuve encore sauvage, le fleuve des rois, des poètes et des peintres.

Les gorges de la Loire
1000 km que Bernard Ollivier va descendre un peu à pied mais surtout à partir de Retournac en canoë, l’aventure commence vraiment, car si Bernard Ollivier est fin connaisseur de la randonnée pédestre, il a tout à apprendre du canoë, du coup de poignet indispensable en col de cygne ,de la lecture de la Loire , du passage des remous et de quelques rapides.
L’été pourri n’arrange rien et les bains forcés mettent à rude épreuve sa carcasse et la prétendue étanchéité de son matériel. Mais ces mésaventures passent à la trappe en regard des rencontres que Bernard Ollivier fait tout au long de son périple, les amis ont fait appel aux amis et chaque soir ou presque il a le gîte et le couvert assurés, et quand je dis couvert nous sommes en pays de Loire, donc pensez dive bouteille ce n’est pas pour rien le pays de Rabelais

La Loire à Briare
La générosité des hôtes, la curiosité de l’auteur pour les métiers rares, pour la restauration de maisons, tout cela forge un récit plein de chaleur humaine, d’une grande richesse.
Ces six semaines d’efforts, de dangers parfois, de rencontres, passent très vite et voilà notre pagayeur à Nantes où on l’abandonne à regrets
J’ai retrouvé dans ce récit la personnalité chaleureuse de Bernard Ollivier, son goût pour les rencontres, j’ai dévoré ce livre, il m’a juste manqué pour l’accompagner un petit verre de ......
Faites une place à ce livre dans vos sacs à dos ou valises

L’auteur (source l’éditeur)
Né en Normandie en 1937, Bernard Ollivier consacra sa vie au journalisme (notamment à l’étude des questions sociales). À l’heure de la retraite, il retourne dans sa Normandie natale, mais rejoint régulièrement la capitale, où il anime Seuil, une association d’aide aux jeunes délinquants... quand il ne court pas les mauvais chemins. C’est la marche à pied qui lui aura valu, à 60 ans passés, la célébrité : celle d’un écrivain-voyageur salué par toute la presse, après la publication de son journal de promeneur au long cours: Longue marche (Phébus, 2000), Vers Samarcande (Phébus, 2001) et Le Vent des steppes (Phébus, 2003).
06:28 Publié dans Récits de voyage (5) | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note
01.06.2009
Les couilles d'adam - Edouard Dor
Les couilles d’adam - Edouard Dor - Sens & Tonka
C’est le troisième voyage que j’entreprends avec Edouard Dor, après les Deux vénitiennes et Une inquiétante étrangeté, je le retrouve aujourd’hui dans un essai sur Masaccio, on change d’époque mais toujours en gardant ce regard décalé, libre et passionné sur les oeuvres, loin des essais trop sérieux des historiens de l’art.
Comme dans les livres précédents plusieurs oeuvres sont regardées, rapprochées, comparées.
Le titre de ce livre prend sa source dans la fresque de Masaccio de la Chapelle Brancacci de Santa Maria del Carmine à Florence.
Dans la chapelle deux fresques se font face, celle de Masolino, La Tentation qui représente Adam et Eve avant la chute. Cette fresque qu’ Edouard Dor qualifie « d’art médiéval » correspond au canon esthétique et à la tradition de l’époque.

La tentation - Masolino - Chapelle Brancacci
En face l’oeuvre de Masaccio, Adam et Eve chassés du paradis terrestre, marque une rupture et le passage à l’art moderne.

Adam et Eve chassés du paradis terrestre
Avant et après restauration
L’analyse détaillée fait apparaître des détails ignorés, nous fait découvrir l’intention du peintre de faire de cet Adam le procréateur désigné par dieu, et d’Eve qui pousse un cri inaudible, qui revêt le masque de la douleur, le symbole de la punition divine.
Cet homme et cette femme ne sont plus des personnages habituels, ils ne sont plus des canons de la culture gréco-latine mais deviennent plus humains.
« Cette volonté de Masaccio d’humaniser ses héros fait qu’ils nous sont immédiatement compréhensibles et sympathiques. Nous compatissons à leur douleur, cette douleur qu’ils semblent partager et qui les rend solidaires l’un de l’autre (...) Oui nous saisissons bien, d’emblée, la précarité de ces créatures. »
Le titre choisi par E Dor pour cet essai trouve son origine dans la suppression des pudiques feuilles de vigne qui cachaient les attributs virils d’Adam avant la restauration de la fresque en 1984.
Masaccio dont Elie Faure disait « Celui-là même qui a inventé la peinture » inspirera Michel Ange, Raphaël, les tableaux de ceux-ci sur le même sujet sont examinés par Edouard Dor. Puis plus près de nous il nous propose un rapprochement avec Rodin mettant en regard, le visage douloureux d’Eve et la sculpture de Rodin "Tête de la douleur"
Tête de la douleur - Auguste Rodin
Comme pour les précédents j’ai aimé cette invitation à la découverte d’une oeuvre et cet essai est allé rejoindre les deux précédents sur les étagères de ma bibliothèque
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29.05.2009
Les annales de Brekkukot - Halldor Laxness
Les annales de Brekkukot - Halldor Laxness - Traduit de l’islandais par Régis Boyer - Editions Fayard
Une incursion dans la littérature islandaise, je vous emmène à Brekkukot une vieille ferme au sud du pays. Le héros et narrateur Alfgrimur est un enfant abandonné, recueilli par un couple qu’il considère comme ses grands-parents.
Il mène une vie libre et pleine de fantaisie, la ferme abrite tous les laissés pour compte de la région, et Alfgrimur partage un grenier avec un philosophe pour le moins excentrique.
Les grands-parents, qui ne sont d’ailleurs pas mari et femme, accueillent toute personne de passage y compris ceux qui cherchent un coin pour mourir.
Ils enseignent à Alfgrimur l’amour du prochain et le respect de l’autre et les coutumes du temps. Alfgrimur apprend à lire dans la bible et un jour bien triste il lui faut partir à l’école apprendre le latin.
Quand il pense à l’avenir Alfgrimur se voit pêcheur comme son grand-père, un noble métier selon lui, d’ailleurs « on pouvait entendre les gens affirmer que le poisson de Björn de Brekkukot avait meilleur goût que tout autre. »
Le deuxième personnage de ce roman c’est Gardar Hólm un chanteur d’opéra de notoriété mondiale, il fait forte impression à Alfgrimur qui aime lui aussi le chant, en particulier le chant des enterrements. Gardar c’est l’inconnu, celui qui est parti à l’étranger, il représente à la fois le rêve et le danger.
Quel choix fera Alfgrimur, la pêche ou le chant ?

C’est un roman superbe où se côtoient le merveilleux des légendes islandaises, la tragédie et le comique de toute existence.
L’auteur parsème le roman d’ anecdotes de la vie islandaise au début du siècle parfois pour en rire et parfois pour les regretter, j’ai particulièrement aimé la coutume de passer les annonces publicitaires en vers dans les journaux et les lois sur les fils barbelés.
Il y a une grande finesse dans ce récit et beaucoup d’humour. La traduction de Régis Boyer est pour beaucoup dans le plaisir de lecture car il sait rendre le style particulier de Halldor Laxness.
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L’auteur ( source : l’éditeur)
Né en 1902 à Reykjavik, Halldor Laxness publia son premier roman à dix-sept ans et mena ensuite une vie de bohème en Europe et en Union soviétique, avant de revenir en Islande peu avant 1940. Son œuvre, immense, se distingue par une grande diversité et un style empreint d’humour et de poésie. Auteur de plusieurs cycles romanesques, dont la trilogie la Cloche d'Islande, il a reçu le prix Nobel de littérature en 1955. Il est mort en 1998.
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