08.02.2012
La tristesse du Samouraï - Víctor del Árbol
Nord et Sud
Après le froid du Danemark cap au sud direction l'Espagne

Si vous pensez que ce roman se passe au Japon, oubliez tout de suite !
Nous sommes à Barcelone en Mai 1981, la tentative de coup d’état contre la démocratie date de quelques mois.

Antonio Tejero le 23 février 1981
à la tribune du parlement espagnol © AFP
Une femme, qui sait que sa mort est proche, livre les détails de sa vie. C’est une brillante avocate qui a envoyé sous les verrous un inspecteur jugé coupable d'une grosse bavure policière. Ce qu’elle ignorait alors c’est que quelqu’un tirait des ficelles dans l’ombre et que, comme une marionnette, elle avait fait ce qu’on attendait d’elle et comme Pandore elle avait lâché la folie et le vice dans les rues.
Pour comprendre comment tout cela a commencé il faut faire un saut dans le temps et l’espace.
Mérida en Estrémadure 1941
Une ville qui bruit encore de la lutte entre républicains et phalangistes. Une femme attend sur un quai de gare, elle est belle, elle est la femme d’un dignitaire franquiste et donc du côté des vainqueurs. Un enfant l’accompagne, c’est son fils, le plus jeune, car l’aîné elle l’a tout bonnement abandonné.
Isabel, c’est son nom, n’atteindra jamais sa destination, l’enfant sera confié à son père, son père qui le hait. Un instituteur de village s'est épris de cette femme qu’il n’aurait jamais du regarder , tel le « ver de terre amoureux d’une étoile » et ce pêché il va le payer au prix fort.
Entre ces deux dates l’auteur nous plonge dans la période sombre de l’Espagne, la terrible guerre civile, le franquisme, les débuts de la démocratie à deux doigts d’être confisquée.
Quarante années pendant lesquelles d’aucuns ont laissé libre cours à l’ambition, à la haine, d’autres ont paufiné leur vengeance, certains enfin sont assaillis par la culpabilité.
Vous allez écouter la voix de María qui va revenir sur ces temps où les assassinats sont la façon simple d’éliminer un gêneur, où la torture se pratique en toute impunité.
De quel côté se situent les descendants, les héritiers ? y a t-il un rachat possible ?
Tombes des soldats de la Division Azul
Ce livre est un polar oui mais il est beaucoup plus : une histoire rouge sang où victimes et bourreaux se croisent, se reconnaissent.
Pour filer la métaphore japonaise je dirais que l’intrigue se déplie comme les origami, chaque pliure dévoile un peu de l’intrigue, les liens entres les personnes apparaissent.
Ce qui est certain c’est que, composé comme une tragédie antique, ce livre est fait pour être dévorer, des geôles franquistes à la Division Azul, des amours impossibles à la vengeance inéluctable, on est totalement pris par le récit. Une vraie réussite
Le livre : La Tristesse du Samouraï - Víctor del Árbol - Traduit de l’espagnol par Claude Bleton - Editions Actes Sud
L’auteur : Victor del Árbol est né à Barcelone en 1968. Après avoir étudié l'Histoire, il travaille dans les services de police de la communauté autonome de Catalogne. Il est l'auteur de deux romans (source l’éditeur)
08:49 Publié dans Histoire, Littérature Espagnole, Policiers | Lien permanent | Commentaires (41) | Envoyer cette note
23.01.2012
Vieilles histoires de Castille - Miguel Delibes
En regardant par dessus son épaule
Commençons en Espagne ce coup d’oeil en arrière d’un homme qui se retourne sur son passé.
Après des années d’absence un homme revient au pays.
« Tout était comme je l’avais laissé, la poussière du dernier battage encore accrochée aux murs de pisé des maisons »
Il est parti depuis 48 ans, dans ce temps là il était « l’étudiant », aujourd’hui il est de retour, les hommes ont changé mais « Le village demeure, et il reste quelque chose de chacun, accroché aux collines, aux peupliers et aux champs de blé » toujours figé dans l’immobilité, toujours pauvre, toujours sec et caillouteux.
Les hommes n’ont que peu changé même si le « progrès » a fait son apparition avec la fée électricité. Mais les rites, les superstitions sont toujours présents
« Dans mon village, les saisons n’ont aucune ponctualité; le printemps, l’été, l’automne et l’hiver se croisent et se recroisent sans le moindre égard »
Après tant d’année d’absence quel bonheur de revenir par la mémoire aux temps de l’enfance, le temps où « les familles du village se dispersaient au bord du ruisseau pour pêcher les écrevisses ».
Dans ce temps là le village avait ses secrets, ses péchés inavouables comme ce viol de la jeune Sisinia même si on célèbre aujourd’hui le martyr de la jeune fille pour ne pas avoir à trop s’interroger sur l’auteur du viol.
Les peurs ancestrales ne sont pas éteintes : la foudre, les intempéries, la brûlure du soleil ont toujours la même importance et s’opposent à l’harmonie supposée de la nature

« Aucun nuage n’apparaissait pendant quatre mois, puis quand la nuée arrivait, elle portait la grêle dans ses entrailles et elle couchait les récoltes »
Un récit très court, très dépouillé, comme la Castille. Tout baigne dans un amour de la terre que Miguel Delibes nous communique avec son empathie pour les paysans de sa Castille natale.
Son oeil d’observateur est fin, jamais sévère, mais sans complaisance pour les travers des hommes. Ce n’est pas l’apologie de la vie rurale, Miguel Delibes met dans ses récits suffisamment d’ironie pour qu’on ne fasse pas la confusion entre une nostalgie du passé qui touche tous les hommes et une complaisance pour un passé révolu.
Le livre : Vieilles histoires de Castille - Miguel Delibes - Traduit de l’espagnol par Rudy Chaulet - Editions Verdier
L'auteur : Né en 1920 à Valladolid, en Castille, Miguel Delibes est le petit fils du compositeur. Il a dirigé pendant plus de quarante ans un journal espagnol il a reçu de nombreuses récompenses littéraires (Prix Cervantès) Ses romans sont édités chez Verdier.
05:23 Publié dans Littérature Espagnole | Lien permanent | Commentaires (40) | Envoyer cette note
09.06.2011
Requiem pour un paysan espagnol et Le Gué
Ce livre est beau, sa présentation très soignée le rend attirant, c’est ce qui m’a conduit à ce récit.

Le livre est composé de deux courts romans qui se situent tous les deux à l’aube du franquisme.
Requiem pour un paysan espagnol
le héros est déjà mort dès le début du récit, il s’appelait Paco du moulin et son histoire est contée par Mósen Millán le prêtre du village. Le curé est en train de préparer sa messe, mais pas n’importe quelle messe, non celle qu’il va célébrer pour Paco, une messe de requiem. Le temps passe et l’église reste vide, alors Mósen Millán égrène ses souvenirs.
On voit défiler la vie du village avec ses bagarres, ses superstitions, ses mesquineries. C’est un village où les plus pauvres vivent dans des grottes sombres, où le lavoir le carasol est le lieu de tous les échanges.
Paco, le curé l’aime bien, il l’a vu grandir, faire sa communion, se marier. Mais pourquoi est-il allé se fourrer dans les histoires ? Pourquoi livrer un combat perdu d’avance contre les puissants ? C’est un peu de sa faute au curé, car c’est lui qui éveillé la conscience de Paco.
Et quand un jour arrivent au village " Ces garçons rasés de près et élégants comme des femmes, on les appelait, au carasol, petites bites, mais la première chose qu’ils firent fut de passer une formidable raclée au cordonnier, sans que sa neutralité lui serve à quoi que ce soit. Puis ils abattirent six paysans, dont quatre de ceux qui vivaient dans les grottes, et ils laissèrent leurs corps dans les fossés de la route qui menait au carasol." ce jour là Paco a tenté de se battre pour un idéal, il a livré un combat perdu d’avance contre les puissants.
Le Gué
Ce second récit est lui aussi centré sur un mort, mort par trahison. Trahi par la femme qui l’aime le plus mais ce n’est pas sa femme, mais sa belle-soeur.
Il a été arrêté et exécuté, depuis Lucie garde le silence sur sa dénonciation, mais son secret l’étouffe, remonte, revient la hanter jour et nuit. Elle voudrait parler, crier que c’est elle, que c’est sa faute. Cette culpabilité enfle comme les eaux de la rivière, la nature se tourne contre elle, la rivière et le vent murmurent les mêmes mots "Moucharde tu parleras ". Elle croit voir le mort lorsqu’une chemise s’envole du pré, la folie guette, le remords la ronge, elle veut avouer....mais " laisser ce malentendu en suspens c'était peut être guérir son angoisse à jamais."
Deux superbes récits dans lesquels reviennent avec force les thèmes de la trahison, de la culpabilité, de la violence et des choix que les hommes ont à faire devant l’injustice ou l’oppression.
Ici pas de grandes tirades politiques, victimes et bourreaux sont parfois tout aussi malheureux et tout aussi coupables. L’âme humaine apparaît dans toute sa complexité et sa fragilité. Ce livre a été interdit en Espagne jusque dans les années 80. L'église n'en sort pas à son avantage.
L’écriture est fine, sobre, élégante et donne une fausse sensation de simplicité. Les personnages sont de ceux qui entrent en vous et ne vous quittent plus, personnages de tragédie qui continuent de vous habiter une fois la lecture terminée.
Le livre : Requiem pour un paysan espagnol et Le Gué - Ramon Sender - Traduit de l’espagnol par JP Cortada et JP Ressot - Editions Attila
L’avis d’un critique
« Peu d’écrivains ont montré avec un tel sens du récit, de l’ellipse et du déplacement imaginaire, les horreurs de la guerre et la folie de l’homme » Philippe Françon dans Libération
Un autre livre de l'auteur chez Cécile et chez Kathel
un commentaire de Colo d'Espace Instants qui apporte un complément : "je pourrais ajouter que sa femme a été tuée pendant le guerre civile. Interdit en Espagne, il s'est exilé un moment en France avec ses enfants, puis au Mexique et aux Etats-Unis. Anarchiste, puis communiste, professeur de Littérature aux États-Unis...."
L’auteur
1901-1982) Journaliste anarchiste, devenu célèbre très jeune pour ses prises de position contre les injustices, il a été marqué à vie par la guerre civile espagnole, où il a perdu sa femme et son frère, abattus par les franquistes.
Réfugié en exil au Mexique, il n’a plus cessé d’écrire, laissant plus de 60 romans, dont seulement 10 traduits en français. La plupart transposent des épisodes de la guerre civile, en décrivant l’étrangeté et la complexité des caractères humains.
Des romans psychologiques atypiques aux thèmes universels ; les hasards et la vérité de la vie, la sincérité des êtres, la violence des sentiments, les rêves et les illusions, les contrastes sociaux...(source l'éditeur)
05:03 Publié dans Littérature Espagnole | Lien permanent | Commentaires (36) | Envoyer cette note
28.04.2011
Deux voix, une mer, une île, un homme, un livre
Un billet à deux voix, deux voix et deux langues pour parler d’une mer, d'une île, d'un homme et de son livre.
Colo et Dominique se sont alliées pour vous faire naviguer vers Majorque, quatre mains pour le billet qui est publié sur nos deux blogs , des photos de Colo et de Israel Pampín un livre lu par Dominique , un petit bouquet du savoir de
Colo sur son île et ses histoires d'invasions et de pirates......Pour les aficionados de la langue espagnole le billet chez colo est bilingue !! .................vous êtes prêts ?
" Chaque jour de chaque été se lève et la lumière ne semble pas venir des cieux, mais s’élever, légère, fraîche, insolente, de la terre : les arbres et les talus s’amplifient lentement et se parent d’une délicate tonalité. Puis le soleil se renverse : les monts et les vallées se teignent d’un doré si intense, si clair qu’il stupéfie. "
L’homme de l'île
Né à Majorque, dans le village d’Andratx en 1937, décédé en 2009, fils d’une famille d’agriculteurs et pêcheurs, B. Porcel décida jeune qu’il voulait être écrivain.
"Il a construit son monde magique et mythique autour de la terre, pauvre, d’Andratx avec des contrebandiers, des émigrants de Cuba, des marins intrépides, des histoires fantastiques et crédibles qu’il a rendus actuels avec les changements du tourisme et de la corruption" (El País 2009).
Il a publié un grand nombre de romans et sa vie fut intense, vous pouvez lire une belle biographie de lui dans le Magazine Littéraire
Tout comme dans son livre sur la Méditerranée, dans Baleares , il offre avec beaucoup d’amour non dénué d’une touche d’ironie et d’un bon sens critique, une vision historico-socio-artistique des îles et un très grand nombre de photos.
Le livre de la mer
Baltasar Porcel est l’auteur d’un livre monde, un livre qui tisse des liens historiques, artistiques, littéraires entre les pays, les villes qui bordent la Méditerranée. Un livre pour conter sept mille ans d’histoire de cette mer vecteur de civilisation.
Comme un très grand récit de voyage il nous emmène de la Grèce au delta du Nil, d’Istambul à l’Andalousie, de Corfou à Jérusalem, de Malte à ...Venise... car il prend aussi quelques libertés avec la géographie. On navigue et l’on marche d’île en île de ports en ports.
Une autre île : Capri photo © Laurent Dubreuil
C’est un guide tout à fait extraordinaire car les escales sont nombreuses, Porcel aime le vagabondage aussi bien historique que littéraire et l’on est comblé. Tous les héros de cette Méditerranée sont conviés, les Romains, les armées de Scipion l’Africain, Barberousse et les chevaliers de Malte, Soliman le magnifique, sans oublier Ulysse et Achille au plus fort de la bataille.
Le monde littéraire est là aussi : Pline racontant l’éruption du Vésuve, les poètes Andalous, Lampedusa le sicilien célébrant la mort de son monde.
On comprend en le lisant l’attrait qu’exerce la Méditerranée depuis des siècles et comment elle a su prendre dans ses filets aussi bien Byron le héros de Missolonghi que Nietzsche réfugié à Rapallo. Son récit à le lyrisme des grandes épopées et l’érudition d’une encyclopédie.
Baltasar Porcel qui
présidait un Institut de recherche sur la Méditerranée, était un homme de convictions et il réussit parfaitement à vous convaincre sans jamais ennuyer. La vie économique, les batailles, les inventions, la mythologie le livre couvre tous les champs sans jamais nous égarer.
Il cherche tout ce qui relie, qui rassemble : les paysages, les mêmes oliviers, les orangers, les forêts de châtaigniers, et le parfum de thym de la garrigue.
Un hymne bercé par les musiques du sud, car B Porcel veut croire que malgré les conflits du passé, les guerres civiles et elles furent nombreuses et sanglantes, le bassin méditerranéen peut être une terre d’unité et de solidarité.
Le livre se termine chez lui à Majorque avec une touche intimiste qui vibre de son amour pour sa terre natale.
"Je marche au milieu de l’herbe verte, masse souple, pleine de chardons tendres qui seront beaux et agressifs. Il souffle un vent très léger et majestueux, qui apporte de vagues parfums de mer et de sève. Les dernières fleurs de l’amandier, fermeté laiteuse, sentent le miel. Mais l’arbre fruitier le plus généreux est le citronnier, avec sa succession constante de citrons, la merveille jaune et son parfum enivrant."
Le livre : Baltasar Porcel - Méditerranée, Tumultes de la houle Baltasar Porcel Traduit de l’espagnol par Nelly Lhermillier - Actes Sud 1998
L’île en Méditerranée
L'histoire de Majorque
Bref historique des premières invasions basé sur le livre Baleares de B. Porcel qui n'existe qu'en langue espagnole.
Comme la plupart des îles de la Méditerranée, Majorque, et malgré qu’on l’appelle « Isla de la calma », a toujours vu arriver des vagues de visiteurs-envahisseurs.
Avant 992
, date de l’occupation arabe qui dura jusqu’en 1229, l’île fut « visitée » tour à tour par les grecs, les romains qui fondèrent Palma et Pollença, les vandales et les byzantins.
Les arabes apportèrent énormément sur le plan de l’agriculture, de l’extraction de l’eau, ces moulins à vent que vous pouvez encore voir partout dans la plaine.
Et de tous temps, des pirates de tous bords. Ce qui décida le Roi Jaime I de chasser les arabes de l’île.
" La conquête de Jaime I, roi de la Couronne catalano-aragonaise, en 1229, a été due en bonne partie à la piraterie qu’exerçaient sur les navires catalans les maures de l’archipel, alors les Almohades."
Moros y Cristianos © Israel Pampín
Nombre d’entre eux venaient d’Afrique du Nord ou même de Turquie pour piller.
B. Porcel écrit que les arabes, excellents navigateurs, arrivaient sur de petites embarcations pour voler ou kidnapper des paysans, ce qui les intéressait bien plus que combattre, tandis que les turcs, moins habiles en mer, étaient des lutteurs féroces.
Mais ne croyez pas, ajoute-t-il, que les insulaires étaient des anges ! Non seulement ils se défendaient mais ils rendaient visite aux arabes pour essayer de récupérer les chrétiens pris en esclavage, Cervantès par exemple.
Que les côtes soient des endroits dangereux a eu d’innombrables conséquences : les villages sont intérieurs, seuls quelques pêcheurs vivaient au bord de mer, les habitants, méfiants, vivent repliés sur eux-mêmes dit Porcel, l’alimentation en est affectée…
(un autre billet suivra qui parlera de culture et cuisine, oui !)
Moros y Cristianos © Israel Pampín
Je terminerai ce billet par une fête commémorative, historico ludique qui a lieu en divers endroits de la Méditerranée et de Majorque, Moros y Cristianos .
Au village de Sóller elle a lieu de second lundi de mai et elle commémore l’exploit réalisé en 1561 quand la population locale s’opposa à une attaque de pirates turcs et algériens. Si elle a une base religieuse c’est son côté théâtral qui frappe le plus. Imaginez : la moitié de la population, principalement les jeunes, s’habille en maures, l’autre en chrétiens de l’époque (on dit que les habitants préfèrent être maures, mais… ?). Les combats commencent au port où débarquent les pirates qui gagnent les deux premières batailles. Se croyant déjà vainqueurs ils se rendent dans la ville où, sur la place, un guet-apens leur est tendu et le combat final est remporté…par les chrétiens.
Dans ce chaos les femmes jouèrent un rôle important : elles tuèrent deux pirates avec une barre en fer et elles sont honorées pour ce haut fait.
Si vous voulez les images et le son c'est par là
Moros y Cristianos © Israel Pampín
Rendez-vous est pris avec Colo pour tout savoir sur la culture et la gastronomie de son île nous vous attendons nombreux !
07:02 Publié dans Histoire, Littérature Espagnole, Tour du monde | Lien permanent | Commentaires (28) | Envoyer cette note
24.02.2011
Lune de loups - Julio Llamazares
Pour se remettre en mémoire le putsch raté de février 81 et revenir à cette terrible guerre d'Espagne..........

J’aime remonter dans mes souvenirs lorsque je lis, en ouvrant Lune de loups je me suis demandée quel a été le premier livre que j’ai lu sur la Guerre d’Espagne. Ce fut un roman de Michel del Castillo Tanguy vers 12/13 ans puis beaucoup plus tard vint Malraux (que je n’aime pas du tout, voilà c’est dit) puis bien sûr Hommage à la Catalogne d’Orwell
Le sujet est toujours d’un grand intérêt pour moi et j’ai poursuivi mes lectures au fil du temps avec Laurie Lee
C’est à Thierry et Claude que je dois cette lecture et je suis heureuse de payer ma dette car ce livre est magnifique
Ils sont quatre frères de combat en 1937, la guerre est presque perdue pour les républicains, ils ont pris le maquis dans la cordillère Cantabrique. Ils se sont réfugiés dans la montagne où ils savent pouvoir trouver nourriture, appuis, et échapper aux franquistes qui n’osent pas s’aventurer aussi loin, aussi haut.
Ils veulent encore combattre à leur façon, Ramiro et son jeune frère Juan, Gildo et Angel le narrateur, ils reviennent chez eux, sur leurs terres, là où ils connaissent les sentiers, les fermes, les granges, les caches possibles.
Il faut inverser les habitudes " Le jour nous dormîmes cachés dans les fourrés. Et au crépuscule, lorsque les ombres commencèrent à s’étendre sur le ciel, affamés et fourbus, nous reprîmes la route. "
Les grottes, les vieilles mines vont leur servir d’abris, ils échappent aux embuscades tendues dans les villages.

Ils sont devenus invisibles même pour leurs familles qui en subissent les conséquences. Tout est dur, trouver de la nourriture, de l’argent, des armes, petit à petit les villages ferment leurs portes. La peur s’est insinuée partout " terrorisés, partagés entre la compassion qui les incite à nous venir en aide et la peur, chaque jour plus grande, des représailles. "
La lutte se poursuit de saison en saison, d’année en année. Ils utilisent les éléments pour se soustraire à leurs poursuivants " le brouillard nous ensevelit dans un blanc mugissement "
Qui pourrait résister à six hivers dans le froid, aux alertes au moindre bruit suspect, à l’humidité des caches "La grotte, malgré les plaques de tôles que nous avons apportées de la vieille baraque pour en tapisser la voûte et les parois, est humide et glacée."
1937, 1939, 1943 : Combien de temps les hommes peuvent-ils tenir ?
Ne plus faire partie de la communauté est insupportable, les frères et soeurs se marient, des enfants naissent, des parents meurent, il faut être toujours loin, toujours invisibles.
Julio Llamazares réussi un récit où l’amitié, les convictions, le désespoir, la solitude, se donnent la main. Le récit est sombre, dense, d’une grande simplicité, les mots sont rugueux, ils ont le parfum du maquis.
Certaines scènes vous resteront en mémoire longtemps.
Faites une place à ce livre dans votre bibliothèque
Le livre : Lune de loups - Julio Llamazares - Traduit de l’espagnol par Raphaël Carrasco et Claire Decaëns - Editions Verdier
Pour poursuivre votre lecture des références de livres lus et d'autres que vous me signalez sur la guerre d’Espagne et le franquisme
Voix du Pamano de Juan Cabré chez Christian Bourgois lu Par JEA
Le septième voile de juan Manuel de Prada chez point seuil lu par Autourdupuits
Les exilés de la mémoire de Jordi Soler chez 10/18 lu par Nadejda
Et lus par Ivre de livres :
Instants de guerre de Laurie Lee chez Phébus
Les Soldats de Salamine de Javier Cercas chez Actes Sud Babel
Le Crayon du charpentier de Manuel Rivas chez Gallimard folio
04:17 Publié dans Histoire, Littérature Espagnole | Lien permanent | Commentaires (35) | Envoyer cette note
17.02.2011
Traduire la poésie
Juste après avoir lu la biographie de Shakespeare j’ai lu la nouvelle traduction des sonnets parue chez P.O.L, dans le même temps j’ai lu chez BOL un poème de Francisco de Quevedo que j’aime particulièrement mais qui dans mon exemplaire est assez différent.....alors je vous propose une petite expérience


Deux exemples, chaque fois après la langue originale les deux traductions avec le nom du traducteur et l’année de la traduction.
Les choix sont différents, il y a ou non respect total de la forme.
Je suis frappée par la différence qui se dégage dans chaque exemple, cela confirme quel art difficile est celui de la traduction et que dire de la traduction de poèmes !
L’original en Espagnol
"¡Ah de la vida!"... ¿Nadie me responde?
¡Aquí de los antaños que he vivido!
La Fortuna mis tiempos ha mordido;
las Horas mi locura las esconde.
Jacques Ancet 2011
"Hé là ! la vie !" ... Personne ne m´entend ?
À moi, les autrefois que j´ai vécus !
Dans mes années, la Fortune a mordu;
Les Heures, ma folie leur fait écran.
Bernard Pons 2003
« Holà, vivants ! »....Personne qui réponde ?
A moi jadis et antans de ma vie !
La Fortune dans mes jours a mordu ;
Les Heures, ma folie me les dérobe
Et pour la langue anglaise
Un sonnet fameux qui a fait les beaux jours du cinéma
les quatre premiers vers du poème et la chute en deux vers
Let me not to the marriage of true minds
Admit impediments, love is not love
Which alters when it alteration finds,
Or bends with the remover to remove.
If this be error and upon me proved,
I never writ, nor no man ever loved.
Frédéric Boyer 2010
non pour moi un mariage d’amour
ne connaît pas d’obstacle amour
n’est pas l’amour s’il change pour changer
ou suit le premier à quitter la place
si j’ai tord et qu’on me le prouve alors
jamais je n’ai écrit jamais personne n’a aimé
Henri Thomas 1994
Non, je n’admettrai pas d’obstacle au mariage
Des coeurs sincères. Cet amour n’est pas l’amour,
Qui change quand il trouve ailleurs un changement,
Ou se détourne dès que l’autre se détourne,
Si c’est erreur, s’il est prouvé qu’elle soit mienne,
Je n’ai jamais écrit, nul n’a jamais aimé.
Où vont vos préférences ?
Les livres :
Sonnets de Francisco de Quevedo - Edition bilingue José Corti 2003
Les Furies et les peines - Editions Gallimard Poésie 2011
Sonnets de William Shakespeare - Editions Le Temps qu’il fait 1994
Sonnets de William Shakespeare - Editions P.O.L 2010
05:54 Publié dans Littérature Anglaise, Littérature Espagnole, Poésie | Lien permanent | Commentaires (26) | Envoyer cette note
05.08.2010
La lumière prodigieuse - Fernando Marias
La lumière prodigieuse - Fernando Marias - Traduit de l’espagnol par Raoul Gomez - Editions Cénomane
J’ai acheté ce livre car en lisant le 4ème de couverture apparaissait le nom de Garcia Lorca.
Nous sommes en Espagne, un journaliste en mal de sujet boit verre sur verre dans le bar « le plus ringard » qu’il ai jamais vu, il est là pour « l’hommage populaire de l’Andalousie à son poète » le cinquantenaire de la mort de Lorca, il a bâclé le travail car c’est dur de faire du neuf sur le sujet.
La rencontre d’un vieux mendiant va le tirer de là car abreuvé de Cognac par le journaliste, il livre son secret « En plus Federico García Lorca n’est pas mort en août 1936 »
Et le vieux raconte l’histoire incroyable : jeune homme et vivant de petits métiers il a découvert sur le bord d’une route un corps sans vie, l’époque est dangereuse et découvrir un corps peut vous envoyer directement au peloton d’exécution
mais la curiosité est plus forte et il s’approche du corps « Il était évident qu’il avait été fusillé » mais l’homme n’est pas mort.

Alors commence une relation entre les deux hommes qui va durer des années, le blessé est amnésique, muet et incapable de se débrouiller seul et le jeune homme le confie à l’asile proche aux bons soins d’une religieuse.
Les hasards de l’existence vont séparer puis faire se retrouver les deux hommes après trente ans. On peut même croire un moment que l’homme a retrouvé la mémoire « L’homme me regardait. Ses yeux témoignaient qu’une avalanche de souvenirs, ses souvenirs, enfermés pendant presque trente ans, lui revenaient pêle-mêle, avec la violence d’un fleuve sauvage et effréné. » mais est-ce bien la réalité ?
C’est un roman qui m’a beaucoup plu . Sur fond de mystère et de misère, on accompagne le héros et l’on souhaite voir son protégé retrouvé la mémoire. C’est une belle histoire d’amitié que ce roman et le fantôme de Lorca plane en permanence car après tout « Il n’y avait personne qui puisse prouver qu’il avait vu le cadavre de l’écrivain. »
Fernando Marias mène de main de maître cette histoire, un bel hommage à un poète universel qui affirmait «Rien n'est plus vivant qu'un souvenir.»
Un film a été réalisé à partir de ce roman : La luz prodigiosa de Miguel Hermoso dont les critiques parlent comme d’un film « subtil et poétique »

05:49 Publié dans Littérature Espagnole | Lien permanent | Commentaires (21) | Envoyer cette note
02.08.2010
Le Sauvage des Pyrénées - Pep Coll
Le Sauvage des Pyrénées - Pep Coll - Traduit du Catalan par Edmond Raillard et Juan Vila - Actes Sud
Tout commence avec la chute d’un chien sur un replat de falaise « une langue étroite et longue de terre vierge, constellée de roches grises et d’arbustes vert foncé. »
Tura, mais on l’appelle aussi Ventura ou mieux Bonaventura Mir, va élire domicile sur ce replat d’où il domine le village et tout ceux qui le prennent pour un idiot, il est vrai que comme d’autre échange leur droit contre un plat de lentilles, lui Bonaventura a délaissé le confort d’une ferme cossue contre une vie d’étudiant et tout le village rit de lui. Son frère a au passage hérité de la propriété familiale et « emprunté » la fiancée de Ventura, la belle Filomena.
Il va se construire un domaine, une forteresse, c’est à lui, c’est son bien qu’on se le dise « Habitants de Maulpui (...) je vous fais savoir à tous que j’ai pris la ferme et libre décision de rester vivre sur cette hauteur »
Malgré toutes les tractations, toutes les tentatives pour l’extraire de son replat, notre héros persiste des années durant et transforme peu à peu la parcelle de terrain en un lieu de vie, il laboure, sème, arrose, cueille et vit bientôt en autarcie.
De loin en loin il a des nouvelles du village, il regarde tous ces petits insectes se démener, il les reconnait de loin mais n’a nulle envie de se joindre à la fourmilière.
De temps à autre il a de la visite, il faut du courage aux visiteurs parce qu’ils doivent emprunter des échelles de cordes et parce que Ventura a tourné un peu anarchiste et qu’on ne sait jamais quel va être l’accueil, aussi les visiteurs sont rares.

Du haut de son perchoir il contemple la bêtise humaine (paysage de Catalogne)
Bonaventura ne s’ennuie pas, il a même mis au point une technique très sûre pour jouer aux échecs avec un membre du village, à distance et de belle façon.
Mais la vie de Bonaventura va prendre un tour inattendu à la mort de son frère, emporté comme la moitié du village par une épidémie de peste
Après des années de vie solitaire sur son replat va-t-il être contraint de retourner à la civilisation ? La presse et les scientifiques s’intéressent de très près au cas de ce fou qui s’est fait ermite ce « sauvage des pyrénées »
N’hésitez pas à passer quelques heures en Catalogne en compagnie de ce doux dingue de Bonaventura, le héros instruit et érudit qui a choisi de se faire ermite.
C’est un récit qui prend son temps. Un récit joyeux, drôle et savoureux. Il y a du Rousseau dans ce récit, et Bonaventura est frère en loufoquerie de Don Quichotte et Pickwick.
Une jolie fable sur l’utopie, la folie et l’amour de la liberté.
L’auteur
Pep Coll est né à Pessonada en 1949. Il vit actuellement à Lleida, où il est professeur de langue et de littérature catalanes. Ecrivain, il est aussi l’auteur de scripts pour la télévision, d’articles de journaux ( source l'éditeur)
07:24 Publié dans Littérature Espagnole | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note
15.01.2009
le vent de la lune
Le vent de la lune - Antonio Muñoz Molina - Editions du Seuil
Nous sommes en juillet 1969 à Magina, petite cité andalouse où le progrès peine à faire son apparition. Dans une famille de maraîchers un jeune adolescent se passionne pour l’aventure spatiale.
Il collectionne tout ce qui a trait aux fusées, aux cosmonautes, il sait tout sur chacun des membre de l’équipe d’Apollo XI , Armstrong et Aldrich sont ses héros, il suit leur voyage dans l’espace de jour en jour, d’heure en heure.
Le narrateur est en pleine transformation physique, taraudé par les premiers émois sexuels, il est mal dans sa peau et trouve refuge dans le monde chimérique des livres, Il ne se sent pas à sa place dans sa famille où l’on met depuis peu des couverts individuels pour remplacer le plat collectif, contraint de participer aux travaux des champs qui le rebutent.
Avec le héros nous parcourons les rues de Magina, nous l’accompagnons à la bibliothèque, nous assistons aux séances de cinéma en plein air qui ne sont pas sans rappeler Cinéma Paradiso.
Il peut enfin regardé la télévision car poussée par la tante Lola qui symbolise la richesse et la modernité, la famille a fait l’acquisition d’un poste qui trône dans une maison sans eau courante.
Le héros lecteur de Jules Verne et de Wells un soir, à l'aide d'une pastèque, d'une pêche et d'une salière, s'efforce de faire comprendre à sa famille incrédule ou, ce qui est pire, indifférente la course des planètes tout comme les enjeux de la mission spatiale
Le travail de la terre le rebute mais les pages consacrées au labeur des maraîchers sont d’une sauvage poésie qui n’occulte pas la dureté du travail hymne chaleureux aux gens de la terre.
Le voyage d’Apollo est une brillante métaphore d’un avenir possible pour l’Espagne, Muñoz Molina nous invite à suivre l’évolution d’un pays gangrené par le franquisme à travers l’agonie d’un vieillard qui a spolié la famille du héros au moment de la guerre civile.
L’adolescent en même temps que l’homme prend pieds sur la lune, prend lui pieds dans le monde des adultes.
Le vent de la lune est un roman de formation, roman de la mémoire, on pense inévitablement à Proust en particulier dans les dernières pages du roman, le Combray de Muñoz Molina se nomme Magina et l’auteur à travers ce roman rend un hommage vibrant à sa famille et surtout à son père. Le style est sobre et très beau.
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Extrait
Dans la première lumière, dans l’air frais et parfumé du matin de juillet, mon père déjeune debout de lard et de pain, et regarde autour de lui la terre qui lui appartient, celle qu’il a soignée, labourée, débarrassée de la mauvaise herbe, ensemencée chaque fois au juste moment, amendée avec le meilleur fumier et bêchée en suivant une géométrie immémoriale de canaux, de levées, de sillons, la nivelant pour que l’eau de l’irrigation y progresse à la bonne vitesse, de manière qu’elle ne déborde pas, mais qu’elle ne s’immobilise pas non plus en stagnant. (...)
A l’aide d’un roseau et de la pelote de ficelle d’un cordeau, dès qu’il l’a bêchée, mon père sait tracer sur cette terre si légère que le pied s’y enfonce, les lignes droites, les angles, les parallèles des sillons, comme l’aurait fait il y a cinq cents ans un paysan morisque, ou il y a quatre mille ans un arpenteur égyptien.
L’auteur
Après des études d'histoire de l'art à l'université de Grenade et de journalisme à l'université de Madrid, Antonio Muñoz Molina travaille comme fonctionnaire à Grenade et écrit des articles dans le quotidien Ideal qui seront réunis et publiés en 1984. Il publie en 1986 son premier récit, Beatus Ille, entamant une carrière brillante d'écrivain couronné par de nombreuses récompenses littéraires.
Son deuxième roman, Un hiver à Lisbonne, reçoit le Prix de la Critique et le Prix national du roman, et est un hommage aux romans noirs américains, à ses héros et au jazz. Le Royaume des voix reçoit le Prix Planeta et Pleine Lune le Prix Femina étranger en 1998. (wikipédia)
Les autres critiques
La critique complète de Frédéric Vitoux dans le Nouvel Observateur
L’avis de Calou
Celle du Magazine Littéraire
15:15 Publié dans Littérature Espagnole | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note































































































































































































































































