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« Je m’étais attablé à l’auberge des Trois Sapins, muet comme un marchand taiseux qui pense et fait ses comptes, puis je me levai et sortis pour retrouver la route, dans le serein, où le charme magique du soir m’accueillit par son obscurité.
L’auberge est doucement adossée à la colline boisée au-dessus de laquelle, à ce moment, brillait, superbe, la demi-lune. C’était indiciblement beau sur cette route de village. Le peu de clarté s’estompait, mais persistait, étendant, suspendant çà et là un léger halo.
Mais les étoiles apparaissaient déjà, entre de gros nuages tièdes, au ciel de plus en plus sombre. L’obscurité installait plus largement son règne. Les gens étaient si joliment indistincts et, dans l’ombre, s’éloignaient d’un pas si joliment doux et ouaté. Quelqu’un me dit un amical bonsoir. C’était une jeune fille. »
Le livre : Petits textes poétiques - Robert Walser - Traduction Nicole Taubes - Editions Gallimard
J’ai une étagère de livres compagnons, je n’aime pas le terme de coup de coeur parce que pour moi c’est un phénomène éphémère, alors que compagnons c’est quelque chose qui s’inscrit dans la durée.
Ce ne sont pas tous des chefs d’oeuvre, non, mais des livres qui me procurent un plaisir de lecture, un apaisement, une joie renouvelée à chaque lecture.
Le roman de Claudie Hunzinger va aller rejoindre mon étagère de livres compagnons.
Paminahabite une ferme isolée, perdue dans les Vosgesavec son compagnon Nils. Depuis longtemps elle cherche à surprendre les cerfsdont elle repère régulièrement les traces alentour. Elle est fascinée par ces invisibles et cherche à les apercevoir. Elle veut écrire sur eux.
Elle trouve de l’aide auprès de Léo, un fou de l’observation animale, un dingue de photographie. Il sait tout des cerfs, leurs habitudes, leurs cheminements, il sait où les guetter. Elle va lui permettre d’installer une cabane d’affût sur son terrain des Hautes-Huttes. Léo lui fait partager son savoirmais sans jamais se livrer totalement, un écolo à qui Pamina donnerait le bon dieu sans confession. Confiancetrop aveugle ?
J’ai aimé les apparitions nocturnes des cerfs« un tonnerre de beauté »Le mélange nature et poésie, nature et littérature :
« Dans mon sac, il n'y avait pas seulement Lucrèce. Les albums du Père Castor aussi. Je les avais tous gardés et emportés là-haut. Froux, le Lièvre, Panache, L'Ecureuil. Et il y avait Francis Ponge. Et c'était comme si j'avais pris avec moi beaucoup mieux que des jumelles, dont d'ailleurs je me suis longtemps passée, comme si j'avais pris avec moi de quoi scruter La nature des choses et la fabrique du pré. Ils faisaient la paire, Lucrèce et Ponge pour illuminer l'intérieur de notre maison pourrie d'humidité, une vraie caverne »
J’ai aimé les pages sur cette quêteun peu folle, un peu vaine aussi, j’ai aimé les saisons qui modifient la nature autant que la main de l’homme. J’ai aimé que le roman ne soit pas manichéen, certes Paminadéfend les cerfs et leur survie mais s’interroge aussi sur leurs méfaits, doit-on faire des compromis ? La nature oui mais jusqu’où ? Après la beautéet l’émerveillement vient le temps de l’effarement, des compromissions, de la destruction annoncée.
Nilsson homme ne change pas de roman en roman, toujours aussi complice, toujours un rien anarchiste bienveillant.
J’ai aimé que le lieu de vie de Claudie Hunzinger change de nom à chacun de ses livres, Bambois, la Survivance, les Hautes-huttes qui chaque fois invite à un bain de nature.
Le livre : Les grands cerfs - Claudie Hunzinger - Editions Grasset
Je voudrais que vous fassiez connaissance avec Martin de la Soudière, j’avais déjà croisé l’auteur grâce à un livre sur les saisons et celui qu’il vient de publier m’a aussitôt attiré.
Arpenter le paysage nous propose-t-il, j’aime la marche ou plutôt je l'ai aimé, la nature, la poésie des lieux, la peinture de paysages, les descriptions magnifiques de certains auteurs donc je me suis embarquée.
La première partie du livre est faite des souvenirs d’enfance de l’auteur, on entre ainsi en paysage avec lui à travers ses souvenirs de vacances dans les Pyrénées, randonnées, promenades, balades en vélo, en famille.
La vallée de Vicdessos
On ne s’ennuie pas un instant, il faut dire que parfois le récit tient un peu des Pieds Nickelés. On égrène avec lui les observations faites au fil du temps, les grands bonheurs lors de l’arrivée au sommet, et aussi les petits malheurs lorsque rien ne se déroule comme prévu. C'est un vrai apprentissage initiatique.
Le récit est fait de mille anecdotes familiales ponctuées de citations, de fragments de poésie, de noms d’auteurs pas toujours des plus connus. L’auteur a déclenché mes souvenirsde randonnées pyrénéennes dans les gorges de la Carança, un lieu qui me fascinait enfant.
Les gorges de la Carança
Ensuite Martin de la Soudière élargit son propos. Il nous propose de suivre des arpenteurs, des flâneurs, des promeneurs. Moi quand on m'invite chez les écrivains du voyage je ne peux pas résister.
Jean Loup Trassard en Mayenne, Julien Gracq en bord de Loire, Fernando Pessoa, André Dhôtel dans ses Ardennes ouPhilippe Jaccottetdans sa garrigue drômoise.
Julien Gracq en bord de Loire
L’universitaire bien sûr glisse quelques remarques sérieuses ici ou là, j’ai retrouvé avec plaisir Elisée Reclus par exemple, mais il laisse place bien vite à l’amoureux des paysages, au passionné de littérature.
Avec lui on se fait botaniste, géologue, on avance au rythme lent des arpenteurs, on apprend avec le géographe, on crapahute avec le montagnard, on rêve avec le poète.
Le pays où l'on n'arrive jamais
Vous êtes en bonne compagnie : bergers, taupiers, militaires, cartographesou ethnologues. C’est passionnant et cela éveille de nombreux souvenirs, les livres de Marie Hélène Laffon, les écrits de Giono, les films de Raymond Depardon.
Le livre a déclenché chez moi tout une série d’images et de lieux oubliés parfois, de sensations et d’émotions. Un château médiéval en ruine dans un coin de Vaucluse, le parfum d’une forêt de pins, le froid glacial d’un ruisseau pyrénéen, la sauvagerie des Causses.
Le château de Boulbon dans le Vaucluse
souvenirs de lectures d'enfant dans l'odeur des pins
Vous avez envie de vous plonger dans les auteurs cités, d’en découvrir d’autres, de mêler avec bonheur le savoir et l’imagination.
La plume est belle, sérieuse et légère à la fois, elle éclaire petit à petit la notion de paysages. Le genre de livre que vous fermez en vous sentant un brin plus intelligent, plus sensible à ce qui vous environne. Il vous rend le paysage intime.
Un beau livre dont la couverture est munie d’un large rabat qui sert de marque-pages
Le livre: Arpenter le paysage - Martin de la Soudière - Editions Anamosa
Depuis la lecture de ses premiers écrits j'ai mis une veille sur l’auteur et toc voilà un recueil de textes brefs dans la même veine que son premier livre.
Kathleen Jamie nous entraine à sa suite d’île en île, dans des lieux où je n’avais même jamais rêvé d’aller mais j’ai suivi cette écossaise bon teint, cette poétesse des choses de la nature avec un grand plaisir.
Jumelles en main Kathleen tient là son rôle d’observatrice : depuis les aurores boréales, les ruines de villages à l’abandon, d’éclipse de lune jusqu’à une colonie de Fous de Bassan.
« D’un vert lumineux de la couleur du plumage d’une sarcelle, l’aurore boréale scintille presque immédiatement au dessus de nos têtes. Elle se développe dans la nuit étoilée comme l’haleine projetée contre un miroir (…)D’abord c’est un voile émeraude puis cela prend la forme d’un cocktail à la menthe. »
Elle sait regarder y compris ce qui ne devrait pas être dans le paysage, comme cet aileronqu’elle ne cherchait pas mais qui est bien là. Sa pensée vagabonde au gré de la lumière du jour, de l’infiniment petit à l’infiniment dangereux.
Cetteauteure est une éveilleuse qui sait nous faire admirer le monde dans toute sa diversité, ses mystères. Elle sait le faire avec légèreté, allègrement, sans fioritures aucunes. « Continuez à regarder, même quand il n’y a pas grand-chose à voir. Ainsi votre œil apprend ce qui est normal, et quand quelque chose d’anormal apparaîtra, votre œil le repérera. »
J’aime les îles et en particulier celles du nord de l’Europe, alors là c’est un festivalSaint Kilda, Rona, North Mains, je vous laisse chercher où tout ça prend forme au milieu des eaux agitées de l’Atlantique ou dans les eaux fraîche de l’Arctique
« Les falaises biscornues de Saint Kilda sont à nouveau apparues à l’horizon »
J’ai aimé ces textes simples, dépouillés même et à hauteur de …femme. Elle ne se paie pas de mots mais elle parvient à faire vibrer ses textes.
« Il se dégage des montagnes, de la glace et du ciel, un silence minéral qui exerce une puissante pression sur nos corps. C’est un silence venu de très loin, effrayant, qui fait ressembler le bruit sous mon crâne au cri d’une oie criarde. J’aimerais réduire mon esprit au silence, mais je pense que cela prendrait des années »
Musée de Bergen
Il y a un rien de magie dans ses écrits, elle est habitée par les légendes celtiques, alors suivez là faites vous ornithologue, ou archéologue et parcourez avec elle le Groenland, les Féroé, les Hébrides ou un muséeun rien poussiéreux, tout est bon pour célébrer la terre, le « paysage de mer grise et de ciel blanc rincé de pluie et hanté d’oiseaux » ou bien les pluviers, les fulmars et autres oiseaux des mers.
Le livre : Tour d’horizon - Kathleen Jamie - Traduit par Ghislain Bareau - Editions La Baconnière
La littérature antique n’attire pas les foules. Je sais qu’en matière de livre audio la majorité des adeptes va préférer un roman mais ……
Tentez l’expérience et peut être l'écoute vous donnera envie de lire Les Métamorphoses ou De natura rerum.
Mon chemin vers les livres
Qu’est-ce qui m’a mené vers ces deux livres audio ?
Un intérêt toujours vif pour Ovide, j’ai suivi un cours d’histoire de l’art il y a quelques années et j’avais été stupéfaite du nombre d’oeuvres qui arrivent en droite ligne de chez Ovide. Peintures et sculptures pleuvent pour illustrer les Métamorphoses et c’est sans rien dire des poètes qui les ont exploitées tant et plus.
C’est l’histoire du monde que vous allez écouter. Savez-vous qu’exilé au bord de la mer noire, Ovide brûla son livre de désespoir, heureusement des copies avaient été faites par ses amis !
Pour lire une oeuvre comme celle-ci il fallait un grand lecteur, Michel Vuillermoz est parfait dans l’exercice, sa voix, sa diction, son rythme tout est réussi. C’est une jolie collaboration entre Frémeaux éditeur de livres audio et Les Belles Lettres éditeurs des grands classiques de l’antiquité.
Le second livre est plus encore un bel exercice, car non content d'avoir la lecture audio de l’oeuvre de Lucrèce, on a en prime une traduction renouvelée et magnifique de Bernard Combeaud.
Le titre d’ailleurs a changé, De natura rerum est devenu La naissance des choses, un beau titre.
La traduction papier de Bernard Combeaud peut encore se commander à la librairie Mollat mais je ne l’ai pas trouvé en vente ailleurs.
Lucrèce c’est le mélange de la poésie et de la philosophie, magnifiquement retraduit et en vers ce qui touche à l’exploit, le livre est lu par Denis Podalydès, gage de lecture parfaite.
la naissance du monde vu par Dali
J’ai découvert le livre de Lucrèce tardivement mais je suis immédiatement tombé sous sa coupe, le poète qui sait masquer le goût un rien amer de la philosophie sous un miel de poésie, ce n’est pas moi qui le dit, c’est lui.
Pour en savoir plus je vous renvoie à ma chronique ici
Parfois il faut saluer les éditeurs après qui je râle parfois, merci aux Editions Mollat et Frémeaux pour ces deux belles réussites
Je vérifie encore une fois ici le plaisir qu’il y a à lire par ricochets Bonne découverte et bonne écoute
Il vous est certainement arrivé de découvrir un livre qui vous fait dire : mais pourquoi est-ce que je n’ai jamais lu ce livre ? Cela vient de m’arriver avec celui d’un poète qui fut l’homme d’un seul livre, un poète qui préfère la prose à la versification, admiré par Hugo et Baudelaire et qui a inspiré les surréalistes.
Si vous ouvrez son livre vous partez pour quelques heures de folie, de délire, de scènes pleines de mystères et de merveilleux. 6 livres composent Gaspard de la nuit, avec chacun plusieurs petits textes, qui parfois répondent à une logique, mais pas tous loin de là.
On saute d’une scène à l’autre, d’un lieu à un autre sans explication, comme pour déstabiliser le lecteur et le faire participer sur un rythme de sarabande soigneusement orchestrée.
Les passionnés de peinture s’y sentiront à l’aise car Aloysius Bertrand vous offre des « Fantaisies à la manière de Rembrandt et Callot » et de Jérôme Bosch Rembrandt pour le vieux sage en méditation, Callot qui aime le grotesque, le baroque, la folie.
Jacques Callot les Misères de la guerre
Aloysius Bertrand ne décrit pas un tableau, il tente d’en saisir l’esprit. « Trente dindelles carillonnent dans un ciel bleu d’outre-mer comme en peignait le vieil Albert Dürer »
Des scènes de guerre, des personnages grotesques, des paysages d’hiver, des scènes que l’on a admiré dans des tableaux flamandsde tout temps, féérie des contes et légendes.
Des textes qui font retentir une volée de cloches, qui vous envoient faire un tour à la synagogue.pour la Sabbat, vous font sauter des Flandres à l’Italie, ou regarder au fond de la cornued’un alchimiste.
Ou les couplets surprenants et l’astucemagnifique qui fait clore un poème avec le « regard inquisiteur du duc d’Albe dont le portrait, chef-d’œuvre d’Holbein, était appendu à la muraille. »
Le duc d'Albe
Le poète propose des énigmes et aussi de courtes balades dans le Paris des gueux, aux alentour de la Tour de Nesle, vous vous mêlé aux fous du carnaval, aux nains, au peuple de la cour des miracles, étonnez vous ensuite qu’un chapitre soit dédicacé à V Hugo
On habite le récit, on croise un marchand de tulipes qui a un trésor « la merveille des merveilles, un oignon comme il n’en fleurit jamais qu’un par siècle dans le sérail de l’empereur de Constantinople ! »
On tend la main vers un marchand, on lui ferme sa bible « jonchée de gothiques enluminures » C’est un livre peuplé de vieux grimoires, de chouettes, de « nuits d’été, balsamiques et diaphanes »
Vous vous constituerez une collection de mots rares, précieux,vous savourerez des mots comme : Dindelles, basterne, violier, falot, ringrave …..
C’est Freud qui a parlé de l’inquiétante étrangeté, c’est un peu ce que l’on ressent en lisant A Bertrand.
Après lecture, revenez à la préface qui donne quelques clés, mais ne vous privez pas d’une découverte sans GPS, c’est la meilleure.
Et vous pouvez décider de finir en musique avec Ravel qui se laissa prendre à la magie de Gaspard de la nuit.
Le livre : Gaspard de la nuit - Aloysius Bertrand - Le livre de poche