L'atelier du copiste
" Ses doigts doivent contraindre le calame à pression égale, lui imprimer la même force afin que l'écoulement sorti de la tuyère reste homogène"
Partons à Paris vers 1375 pour faire connaissance de Raoulet.
Raoulet d’Orléans est copiste, son atelier, composé de laïcs, travaille pour le roi Charles V, il fait partie de ces artisans relieurs, enlumineurs, libraires, qui travaillent par privilège royal
Raoulet n’est pas un patron très sage, non c’est plutôt un joyeux luron au gosier en pente et aimant la bonne chair, un de ses passe-temps favori est de courir les tripots de la ville, bouges, ribaudes n’ont pas de secrets pour lui, parfois curieux il assiste au spectacle donné à Montfaucon.
Le gibet de Montfaucon " La machine domine les guinguettes : elle agit comme un théâtre de faubourg, un Grand Guignol avant l'heure"
Le roi lui passe commande de deux livres peu ordinaires, finit les Bibles à répétition, le voilà charger de codex prestigieux un texte d’Aristote traduit pour la première fois en français, et Les Grandes Chroniques de France.
Deux livres très différents, un reflet de la pensée grecque, une oeuvre universelle et de l’autre, un livre de commande destiné à servir la gloire du roi et de ses prédécesseurs, moins noble, mais qui peut assurer la richesse du copiste.
Le travail sera long surtout que par sécurité Raoulet fait faire une seconde copie à son atelier, une sécurité, une assurance sur l’avenir.
Un travail long, après le travail des copistes le livre passe en atelier d’enluminure, une faute, une tâche, une coquille et toute une page est à refaire, la commande peut prendre du retard.
" Une assemblée extraordinaire n'attendant plus que lui"
Le maître d’oeuvre est attentif à tout faux pas, c’est lui qui apposera sa marque, le « congé de l’écrivain » dans un « cul de lampe » à la dernière feuille. Pas question que cette signature soit entachée d’erreur ou pire d’irrégularité. Il en fait parfois des cauchemars surtout lorsqu’un soupçon de contrefaçon lui vient. Plagiaires et faussaires font leur apparition au mépris du risque encouru : une place sur le gibet de Montfaucon !!
Raoulet mène l’enquête, ne pensez pas pour autant être dans un polar, non rien à voir, Michel Jullien préfère plutôt la parabole.
Cul de lampe
Il met en scène un métier qui est sur le point de disparaître, tout près se profile la presse de Gutenberg qui va à jamais ruiner les ateliers de copistes
Raoulet est un peu inquiet mais cache cela derrière une jovialité moqueuse, quoique dangereux ce papier cet « attrape-nigaud » ne saurait perdurer n’est-ce pas ?
Le vocabulaire est d’une grande richesse et d’une grande précision, souvent on devine le sens des mots, d’autres exigent le recours au dictionnaire et de temps à autre les mots du moyen-âge viennent se frotter aux mots d’aujourd’hui avec un anachronisme réjouissant.
Le roman interroge l’époque actuelle : le moyen-âge connut le passage du livre réservé aux puissants à ce qui deviendra le livre pour tous. L’imprimerie a chassé les copistes, le numérique chassera-t-il le papier ?
Demain ?
Petite mise en garde : le premier chapitre peut rebuter et même vous faire fermer le livre. La solution ? passez directement au second chapitre vous reviendrez ici en temps voulu.
Un livre un peu exigeant mais qui procure un grand plaisir et qui pose une vraie question.
L’avis d’ Yspaddaden
Le Livre : Esquisse d’un pendu - Michel Jullien - Editions Verdier