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goulag - Page 2

  • Proust contre la déchéance - Joseph Czapski

    Un livre sur Proust ? non pas vraiment, un livre sur les camps soviétiques ? non plus.

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    Un livre sur la dignité, le courage, sur la place de la vie intellectuelle quand celle-ci est interdite, un livre sur la lecture quand elle est devenue impossible, un livre sur la mémoire et son rôle dans le maintien en position debout des hommes que l’on veut abattre.

    scan_11314153945_1.jpgCe livre rend compte des conférences improvisées par Joseph Czapski officier polonais au camp d’internement soviétique de Griazioweitz.
    Quand plus rien n’est possible les prisonniers du camp décident en prenant beaucoup de risque, d’échanger leur savoir, pour maintenir le moral des hommes voilà des conférences improvisées avec des sujets très variés en fonction des compétences de chacun. C’est vital pour ces hommes pour « essayé de reprendre un certain travail intellectuel qui devait nous aider à surmonter notre abattement, notre angoisse, et défendre nos cerveaux de la rouille de l'inactivité. »

    Joseph Czapsik est peintre mais aussi bon connaisseur de l’oeuvre de Proust et de la littérature française, le voilà lancer dans des exposés sur La Recherche, faisant vivre pour ses compagnons les personnages de l’oeuvre, tentant de faire comprendre la richesse du style, la complexité de la construction. Le travail de mémoire est fantastique de précision, de justesse et de simplicité et se révèle être un joli clin d’oeil à Proust et au travail de la mémoire qui sous-tend son oeuvre et qui ici devient une belle leçon et pas seulement littéraire.


    scan_11314154514_1.jpgLe public est fidèle malgré les risques, et lire les feuillets préparatoires, griffonés, corrigés, parcourus de flèches, de soulignements est très émouvant. Ecoutez Joseph Czaspki « Je vois encore mes camaraedes entassés sous les portraits de Marx, Engels et Lénine, harassés après un travail dans un froid qui descendait jusqu’à quarante-cinq degrés sous zéro, qui écoutaient nos conférences sur des thèmes tellement éloignés de notre réalité d’alors. Je pensais alors avec émotion à Proust, dans sa chambre surchauffée aux murs de liège, qui serait bien étonné et touché peut-être de savoir que vingt ans après sa mort des prisonniers polonais, après une journée passée dans la neige et le froid, écoutaient avec un intérêt intense l’histoire de la duchesse de Guermantes, la mort de Bergotte et tout ce dont je pouvais me souvenir de ce monde de découvertes psychologiques précieuses et de beauté littéraire ».

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    Joseph Czapski peintre

    Ce livre longtemps empêché de parution comme celui de Julius Margolin ressort aujourd’hui faites lui une place dans votre bibliothèque comme l'ont fait Aifelle et Keisha

    Le livre : Proust contre la déchéance - Joseph Czapski - Editions Noir sur blanc

    L’auteur
    czapski.jpgNé à Prague en 1896 dans une famille aristocratique polonaise, Joseph Czapski passa son enfance en Biélorussie, puis fit des études de droit à Saint-Pétersbourg et de peinture à l’Académie des Beaux-arts de Cracovie. Czapski fut parmi les rares officiers de l’armée polonaise qui survécurent au massacre de Katyn en 1940. Son livre Souvenirs de Starobielsk retrace ses efforts pour faire connaître la vérité à propos de ce crime.
    Comme peintre, Czapski est connu notamment pour son appartenance au mouvement kapiste, qu'il contribua à fonder avec quelques amis, pendant son séjour à Paris (1924–1933). Après la Seconde Guerre mondiale, il vécut en exil en France, à Maisons-Laffitte, dans la banlieue de Paris. Il participa à la fondation du mensuel culturel polonais Kultura de Jerzy Giedroyc. Il y est mort en 1993.(source l’éditeur)

  • Voyage au pays des Ze-Ka - Julius Margolin

    Un témoignage irremplaçable

     

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    Julius Margolin est un intellectuel juif polonais qui a émigré en Palestine à la fin des années 30, l’été 1939 il est en visite en Pologne, du jour au lendemain les frontières se ferment, le pacte Germano-Soviétique va conduire cet agrégé de philosophie à chercher refuge dans sa ville natale de Pinsk où se retrouvent beaucoup de juifs fuyant les nazis.
    Pendant une année Margolin va tenter de sortir du pays, faisant valoir son passeport palestinien, lui qui a au cours de sa vie changer plusieurs fois de nationalité au gré des guerres, va se retrouver sans nationalité, toutes ses tentatives échouent et il est finalement arrêté pour infraction aux lois sur les passeports !
    Condamné, un voyage interminable aux conditions matérielles épouvantables, va le conduire au fin fond de la Sibérie. Il n’est plus un homme, il est devenu un Ze-Ka terme qui désignait les prisonniers qui creusaient le canal de la mer Blanche à la Baltique : le sinistre Belomorkanal, et qui passa dans le langage des camps. Il passera cinq années au Goulag.

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    De Varlam Chalamov à Soljenitsyne, de  Evguenia Guinzbourg à Gustaw Herling,  ils sont nombreux à avoir témoigné sur le Goulag. Qu’est ce qui fait de ce livre un document très particulier ?

    Julius Margolin n’est pas Russe, il n’a jamais vécu sous le régime soviétique, il n’a pas été soumis à l’idéologie communiste, il n’a subi aucune répression. Il a une très grande capacité d’observation et de réflexion, sa formation intellectuelle le pousse à s’interroger, à tenter de comprendre le processus qui est à l’oeuvre au Goulag. Très tôt pendant sa détention il s’imagine alertant l’opinion publique mondiale, il s’ingénie à décrypter l’absurde des situations, le phénomène de déshumanisation qui est en oeuvre, il lutte avec acharnement allant jusqu’à vouloir écrire des traités de la haine ou du mensonge.

    Il décortique pour mieux les analyser les consignes qui régissent le camp : la ration de nourriture est proportionnelle au travail accompli, les jours de repos la ration diminue, si le Zek est malade la ration diminue, s’il fait un travail moins dur la ration diminue.
    Il démonte les consignes ridicules sur le rendement attendu des prisonniers, les punitions, les brimades, la terreur que font régner les ourkis prisonniers faisant régner la terreur , les chantiers épuisants et inutiles, les simulacres de justice.
    Il décrit les relations entre prisonniers, le grand mélange de nationalités qui exacerbe les sentiments les plus violents, il en est lui même victime et lorsqu’un jour il frappe un de ses compagnons il dit « Parmi toutes les choses que je ne pardonnerai jamais, ni au camp ni à ses sinistres créateurs, ce coup restera dans ma mémoire, car il fit de moi un instant, leur complice, leur élève, leur prosélyte »

    Le livre de Julius Margolin est irremplaçable, la traduction de Nina Berberova et Luba jurgenson respecte toute profondeur du texte, font entendre magnifiquement la voix qui s’élève contre la barbarie. Dans la postface vous apprendrez le rôle important qu’à joué jusqu’à sa mort l’auteur pour alerter l’opinion mondiale car dit-il « Chaque crime commis dans le monde doit être appelé par son nom, à haute voix. Sinon, la lutte contre lui est impossible

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    Le livre : Voyage au pays des Ze-Ka - Julius Margolin - Traduit du Russe par Nina Berberova et Luba Jurgenson - Editions Le Bruit du temps

    JuliusMargolin.jpgL’auteur : Né dans une famille juive de Pinsk (Biélorussie), Julius Margolin (1900-1971) est élevé dans la culture russe. Après avoir terminé ses études de philosophie à Berlin, il s'installe en Palestine. En 1939, il est en séjour à Lodz lorsque la Pologne est envahie. Il se réfugie alors dans sa ville natale, à l’est du pays. Arrêté le 19 juin par le NKVD, il est envoyé dans un camp de travail sur la rive nord du lac Onéga. Ayant survécu par miracle à cinq années de Goulag, libéré en 1945, il écrit le Voyage au pays des Ze-Ka dès son retour à Tel-Aviv, et doit faire face à une opinion internationale incrédule, l’URSS étant encore auréolée de sa contribution à la victoire contre le nazisme. Il vient à Paris en 1950 témoigner au procès de David Rousset contre Les Lettres françaises, et ne cessera de lutter, jusqu’à sa mort en 1971, pour la libération des Ze-Ka, les prisonniers des camps.(source l’éditeur)


  • Goulag une histoire - Anne Applebaum

    goulag.gifGoulag une histoire - Anne Applebaum - Traduit par Pierre-Emmanuel Dauzat - Editions Grasset ou Gallimard Folio
    Goulag de Iossip Pasternak et Hélène Châtelain  DVD Arte la sept Doriane film

    Un seul sujet mais deux façons d’entrer dans ce monde du Goulag russe, je suis allée de l’un à l’autre, l’un éclairant l’autre et pour moi aujourd’hui ils forment un tout.
    Mon intérêt pour ce sujet est ancien, il remonte à un jour d’Août 1967, j’étais jeune et je séjournais chez des amis tchèques dans une petite ville proche de Prague, au retour d’une balade en voiture en approchant de leur domicile mon ami s’est figé et a dit « Arrêtez-vous ! » . Sur la place une voiture de police était stationnée, sa peur était palpable, quelques minutes passèrent, puis nous sommes repartis, ce n’était pas pour lui, ni pour sa famille, que la police était là.
    Jamais je n’ai oublié la peur de cet homme, la quasi terreur qu’il avait ressenti, j’avais compris en quelques minutes ce que "régime policier" veut dire. Au mois d’août de l’année suivante les troupes russes entraient en Tchécoslovaquie pour mettre fin au Printemps de Prague.
    Ensuite ce furent la lecture des écrits de Soljenitsyne, Eugenia Ginzburg et Varlam Chalamov.

    Anne Applebaum elle a écrit une histoire du goulag, l'histoire des camps de concentration soviétiques : leur origine avec la révolution bolchevique, leur essor et leur apogée sous Staline, leur mutation avec ses successeurs, leur arrêt en 1986, sur décision de Gorbatchev, petit-fils d'un paysan emprisonné.
    En se rendant sur les lieux historiques de "L’archipel du Goulag" Iossif Pasternak et Hélène Châtelain donnent la parole aux victimes des déportations, à leurs descendants, aux témoins. Je leur laisse la parole :
    "Ce voyage fut une tentative pour échapper aux convictions toutes faites. Pour s’enfoncer dans une Russie différente, plus profonde, plus secrète celle des silencieux qui n’ont écrit ni mémoires ni témoignages, le petit peuple des villages et des ateliers qui a constitué pendant près de 40 ans, la population majoritaire des camps.(...) Nous avons choisi de nous limiter aux grands camps du Nord, les plus extrêmes, les plus mythiques : des îles Solovki, au milieu de la Mer Blanche, au Nord Ouest jusqu’à la Kolyma –le Nord Est polaire qui, à 5000 kilomètres de là, touche à l’Alaska"

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    Le monastère des Solovki

    La Russie des Tsars avaient déjà envoyés en Sibérie ou à Sakhaline bons nombre d’être humains, mais le régime soviétique va l’ériger en système.
    Goulag est un acronyme de Glavnoe Oupravlenie Laguereï, la direction générale des camps. Le premier camp est crée sur les îles Solovki en 1920, aux confins de la Russie au bord de la mer Blanche. On utilise le monastère des moines véritable forteresse.
    Les premiers prisonniers sont des officiers de l’armée blanche, des hauts dignitaires de l’église, réfractaires au pouvoir, grands criminels, des marins ayant pris part à des révoltes comme à Cronstadt.
    A la création du camp le pouvoir soviétique n’a pas l’intention de détruire l’économie du monastère, il compte même lui donner une impulsion nouvelle. Le pouvoir propose d’organiser les solovki en camp de travail , les conditions sont favorables : une vie dure, un régime strict : bonne école pour les détenus.
    La vie quotidienne est terrible, le froid, la faim, les châtiments corporels et les actes sadiques des gardiens.
    L’administration est loin et curieusement des espaces de liberté sont conservés, les détenus montent des spectacles et même comme le racontent deux charmantes vieilles dames à Hélène Chatelain, sortent pour se rendre aux obsèques de Kropotkine.
    Anne Applebaum écrit " Solovetski, le premier camp soviétique conçu et construit pour durer, se développa sur un véritable archipel"
    Soljenitsyne en fera son "Archipel du Goulag"
    En 1921, on dénombrait déjà quatre-vingt-quatre camps.

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    « des îles de la mer Blanche aux côtes de la mer Noire, du cercle Arctique aux plaines d'Asie centrale, de Mourmansk au Kazakhstan, du centre de Moscou aux faubourgs de Leningrad  »


    1929 Staline entreprend la collectivisation et l’industrialisation du pays , le régime recours au travail forcé, l’exemple le plus frappant et l’ouverture du chantier de Belomorkanal. Désormais au froid, à la faim et aux mauvais traitements va s’ajouter l’épuisement par le travail. Varlam Chalamov écrit  "Il suffisait de vingt à trente jours d’affilée de journées de travail de seize heures sans jours de repos, associés à la faim systématique; des vêtements en haillons et des nuits à moins 18° au-dessous de zéro sous une toile de tente trouée pour transformer en crevard un jeune homme sain"

    1937 la ligne de partage des eaux " C’est en effet cette année-là que les camps soviétiques se transformèrent temporairement de prisons gérées dans l’indifférence, où l’on mourait par accident, en camps réellement meurtriers où l’on tuait délibérément les détenus au travail, quand on ne les massacrait pas"
    Zek, c’est le nom que l’on donne aux détenus à partir de 1937  Les détenus vont travailler dans tous les secteurs : mines de charbon mais aussi mines d’or, construction de lignes ferroviaires, industrie et même aéronautique, exploitation forestière.
    La  Grande Terreur va augmenter considérablement le nombre de détenus, n’importe quel citoyen se retrouver au goulag : koulaks, vieux bolcheviks, trotskistes, poètes, écrivains, artistes... On ouvre les camps de la Kolyma pour extraire l’or ce qui avait toujours été impossible en raison des difficultés climatiques, des milliers de détenus y trouveront la mort.

     

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    La Kolyma

    La Seconde Guerre mondiale n’a pas freiné l’extension du Goulag et Anne Applebaum parle d’apogée pour les années 40 et 50.
    On estime qu’à cette époque les camps  produisaient un tiers de l’or du pays, une bonne partie de son charbon et de son bois d’œuvre.
    La mort de Staline en 1953 puis l'arrivée de Khrouchtchev voit diminuer le nombre de détenus, Mais Brejnev  les remplit à nouveau, C'est l'époque des dissidents et la publication de « L'Archipel du Goulag », en 1973
    Il faudra encore attendre vingt ans et Gorbatchev pour en finir avec le goulag.

     

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    L’histoire chronologique pour indispensable qu’elle soit ne rend pas justice à ces hommes et à ces femmes.
    Anne Appelbaum dans son livre, Hélène Châtelain et Iossip Pasternak dans leur film s’attachent aux témoignages, à la description de la vie quotidienne, les arrestations, les châtiments, les conditions de travail, tous les temps qui rythment la vie au Goulag sont évoqués.
    Dans le film on écoute un vieil apiculteur paysan koulak qui resta prisonnier de 1920 à 1956 et qui en 1998 lors du tournage du film récolte encore son miel. Tel autre parle, assis sur une colline, des milliers d’hommes enterrés là sous lui,  cette femme qui raconte comment enfant elle a vu mourir dix prisonniers pour chaque traverse de chemin de fer posée.
    L’histoire terrible de l’ acheminement du matériel par péniches halées par des prisonniers sur des centaines de km, filmée par l’administration du camp est un des passages du film le plus fort. Un ancien du  Goulag était capable de reconnaître « à leur regard » d’anciens détenus après leur libération.

     

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    Ossip Mandelstam : une victimes parmi des millions

    18 millions d'individus en ont été victimes, plus de 4 millions n'en sont pas revenus  En 1995 on estimait qu’un adulte soviétique sur 7 était passé dans un camp.
    "En Allemagne, on pouvait mourir de cruauté, en Russie de désespoir. A Auschwitz, dans une chambre à gaz ; dans la Kolyma, de froid dans la neige." dit Anne Appelbaum.

    goulagfilm.jpgLe travail extraordinaire d’historienne d’Anne Applebaum lui valut le prix Pulitzer, son livre est passionnant, clair, les sources multiples et riches.
    Le film bien que datant des années 90 n’a rien perdu de son actualité et de sa très grande sensibilité.
    Un dossier sur ce film   Goulag.pdf
    Il y a des pans de notre histoire que nous nous devons d’explorer et de comprendre,

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    Pour aller plus loin

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    Récits de la Kolyma - Varlam Chalamov
    Le ciel de la Kolyma - Eugenia Guinzbourg
    Déportée en Sibérie - Margarete Buber Neumann

     

     

  • Une Saga moscovite - Vassili Axionov

    Une Saga Moscovite - Vassili Axionov - Traduit du Russe par Lily Denis - Editions Gallimard
    sagamoscovite.gifJ’ai lu pour la première fois ce roman à sa sortie en 1995 au temps où les billets de blog n’existaient pas. L’avoir désigné auteur du mois sur le site Lecture/Ecriture est un joli hommage à rendre à cet écrivain au destin hors du commun et disparu en juillet 2009.
    Pour entrer dans le monde d’Axionov il faut vous transporter en Russie, juste après la révolution, au moment où Staline va accéder au pouvoir, c’est lui qui va rythmer ce roman. Nous suivrons le destin de tous les personnages, ballotés par les évènements, maltraitrés, emprisonnés, jusqu’à la mort du  Petit père des peuples.
    Le chef de cette famille de la Nomenklatura soviétique : Boris Gradov " cinquante ans, un homme encore parfaitement svelte, au complet bien coupé et seyant, à la petite barbe taillée avec soin " médecin, issu de la bourgeoisie mais prudemment reconverti à un communisme discret, respecté par la communauté médicale. C’est lui qui va déclencher la tourmente, appelé en consultation auprès d’un membre du bureau politique il a le malheur de poser un diagnostic qui déplait, la victime est liquidée lors de l’intervention chirurgicale et Boris Gradov fait silence sur ce meurtre, sa conscience le poursuit.
    Il s'est trouvé au mauvais endroit, au mauvais moment, sa famille et lui vont en payer le prix.

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    Moscou au moment de la révolution

    Tous vont connaitre un destin tragique mais tous d’une façon différente, chacun d’eux représentant une part des horreurs de la dictature stalinienne.

    Le fils aîné Nikita a embrassé la carrière militaire et sera très tôt nommé général.  Il a participé à la répression du soulèvement des marins de Cronstadt en 1921, cela serait à son crédit s’il n’en éprouvait pas un remord profond, persuadé que l’on a fusillé des innocents. Son épouse Véronika est connue pour ses goûts de luxe, pour tout dire des goûts bourgeois, ce qui n’est pas bon pour l’avenir d’un Général de l’Armée Rouge.
    Il connaitra la prison de Lefortovo et le goulag et ne retrouvera la liberté que pour aller combattre les allemands.
    Kyrill lui est le parfait bolchevique stalinien, pur, dur, sans état d’âme. Il travaille dans les villages où les populations sont soumises de gré ou de force à la collectivisation.Les paysans, les femmes, les enfants sont déplacés comme du bétail vers l’abattoir. Il parait à l’abri de la tempête, mais c’est sans compter sur un sursaut d'humanité envers un enfant, ce geste lui coûtera sa liberté. Il se marie avec Tsilla communiste convaincue qui affirme " j'aime mon père, mais en tant que communiste, j'aime encore plus mon parti " mais communiste ou pas Tsilla est juive et le régime stalinien profondément antisémite lui en fera payer le prix.
    Enfin Nina, poétesse, communisme mais qui réserve sa ferveur à la poésie plutôt qu’au régime, que son soutien à Trotsky contraindra à quitter Moscou, elle partira vivre en Géorgie où elle croisera Mandelstam mais aussi le terrible Lavrenti Béria
    La guerre viendra s'ajouter aux souffrances et aux horreurs.

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    Lavrenti Béria et la fille de Staline

    C’est à travers le sort de ces personnages que Vassili Axionov nous dresse un tableau gigantesque de cette période. Sa fresque historique que l’on a qualifiée de « Guerre et paix » du XXè siècle est pleine de « bruit et de fureur », Axionov ne nous épargne rien : dénonciations, surveillance, torture, déportations, goulag, massacre de la population juive. Il nous fait ressentir la peur qui nait chez chacun et fait dire à Mandelstam " Ces grosses voitures noires....Quand je les vois, quelque chose d'aussi gros et d'aussi noir s'élève du fond de mon âme. Je suis poursuivi par la vision de quelque chose de terrible qui, inévitablement, nous étouffera tous.."

    Réquisitoire absolu contre tous les totalitarismes, ce récit ample est plein d’émotions et passionnant de bout en bout, les digressions lors de certains URSS_Staline.jpgchapitres, loin d’affaiblir le récit, nous rendent parfaitement présente la propagande de l’époque.
    Ce roman n’est pas une autobiographie mais plusieurs éléments ressemblent de troublante façon au destin de la famille de Vassili Axionov et à son enfance marquée par la condamnation de ses parents.
    Cela nous a valu deux chefs d’oeuvre : Une Saga moscovite et le récit d’Eugénia Guinzburg  Le Ciel de la Kolyma

     

    L’auteur (Photo d’axionov  © Andersen/Sipa )
    axiolov.jpgVassili Axionov est né en 1932. Il avait 5 ans lorsque ses parents pourtant fervents staliniens, sont victimes des purges, sa mère Evguénia Guinzbourg ne fut libérée qu’après la mort de Staline en 1953. Vassili avait alors 21 ans. il a fait des études de médecine avant de se tourner vers l’écriture.
    En 1980  Axionov est déchu de sa nationalité et expulsé. Il trouve refuge aux Etats-Unis
    Depuis 2005, Vassili Axionov vivait pour l'essentiel à Moscou, même s'il séjournait régulièrement dans sa maison de Biarritz, en France

  • Mes bibliothèques - Varlam Chalamov

    Mes bibliothèques - Varlam Chalamov - Traduit du russe par Sophie Benech - Editions Interférences
    mes bibliothèques.gifCe tout petit volume dit en quelques cinquante pages l’amour des livres, la passion pour la lecture et la souffrance d’en être privé.
    Varlam Chalamov c’est l’homme des Récits de la Kolyma, l’homme qui a résisté à deux condamnations à la déportation et qui a passé 17 ans de sa vie au Goulag.
    Le livre s’ouvre sur un aveu « Je ne me rappelle pas avoir appris à lire et j’ai l’audace de croire que j’ai toujous su. »
    Le ton est donné, et l’auteur nous fait faire le tour des bibliothèques qu’il a fréquenté, les bibliothécaires qu’il a croisé « Maroussia Pétrovna, les joues rouges comme ce n’est pas possible (..) distribuait des livres aux reliures dorées couverts de givre ».
    C’est là qu’il va faire connaissance avec les héros d’Alexandre Dumas et que s’allumera chez lui le goût de la littérature.
    Il aura toujours du mal à lire et travailler dans les bibliothèques « Lire en présence d’autrui m’a toujours été désagréable, j’ai presque honte (..) n’est-ce pas troublant ? Comme si la lecture était un vice secret. »

    « J’ai toujours acheté des livres » dit-il mais tous furent détruits lors de son arrestation et il confie « Je regrette de n’avoir jamais possédé ma propre bibliothèque » on se sent un peu honteux d’avoir à côté de soi un pile de livres qui nous attendent et Chalamov nous invite à être attentif à la qualité de nos lectures « Nous lisons des milliers de pages imprimées qui ne méritent pas tout ce temps perdu » venant de lui cet mise en garde  est de grande valeur.

    varlam_chalamov.jpgEn déportation il a presque perdu le goût et la faculté de lire et les pages consacrées à cet épisode sont poignantes, heureusement grâce à une femme médecin il va revenir à la lecture « ma protectrice prescrivit de différer ma sortie et m’apporta un livre (..) je lus ce livre avec attention, et je retrouvai le plaisir de lire, d’être captivé par un livre, de pénétrer sans un regard en arrière dans le monde d’un auteur »

    C’est un livre magnifique qui, je n’ai pas honte de le dire, m’a fait monter les larmes aux yeux à plusieurs reprises. Il va trouver place à côté de Gardiens des livres du même éditeur. Vous pouvez aller lire le billet de Frédérique ou de Cuné sur ce livre

    Faites une place à ce livre dans votre bibliothèque car comme le dit Varlam Chalamov “les livres, c’est un monde qui ne nous trahit jamais”

  • Les eaux glacées du Belomorkanal - Anne Brunswic

    Les eaux glacées du Belomorkanal - Anne Brunswic - Actes Sud
    belomorkanan.gifEnquête historique et récit de voyage, ce livre écrit par une journaliste, qui fut communiste dans ses jeunes années, nous invite à travers documents et témoignages, à découvrir l’histoire du Belomorkanal.
    Quelques indices ont été le point de départ de sa recherche. Le premier est le paquet de cigarettes qui portent le nom de Belomorkanal qui « est aux russes ce qu’est la Gauloise aux français. »
    Son deuxième indice sera  un livre que lui montre une amie russe, livre de propagande préfacé par Maxime Gorki qui « sans en avoir le titre, tient le rôle de Ministre de la Culture » et qui chante les louanges d’une réalisation soviétique le Belomorkanal, véritable chef-d’oeuvre initié par Staline. Ironie de l’histoire, une partie des auteurs de ce livre seront eux mêmes victimes des purges staliniennes quelques années plus tard.

    Inauguré en 1933, ce canal qui comporte 19 écluses répondait à des besoins stratégiques et militaires, il relie le lac Onega à la mer Blanche et permet à la navigation d’éviter le contournement de la Scandinavie.

     

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    Carte du trajet du Belomporkanal (source le site de l'auteur)

    Maxime Gorki croyait, ou faisait semblant de croire, à la rééducation nécessaire des prisonniers, la rédemption par le travail. Cet avis est partagé par Louis Aragon qui « applaudit sans réserve la science prodigieuse de la rééducation de l’homme »
    La réalité sera très noire, ce canal déjà rêvé par Pierre le Grand, a été réalisé en 18 mois, ce sont 150.000 prisonniers qui vont travailler sur ce chantier pharaonique.
    La création du chantier se confond avec l’organisation du Goulag, le nombre de prisonniers variera en fonction des besoins  le NKVD n’hésitant pas à arrêter des personnes sans motif aucun, mais possédant les compétences techniques nécessaires : menuisier, électricien. Le Goulag devient « le premier entrepreneur du pays ».

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    Les prisonniers koulaks ou prisonniers politiques vont mourir d’accidents, de famine, d’épuisement, de froid. Au moins 20.000 d’entre eux trouveront la mort sur Belomorkanal en particulier au début des travaux où rien n’était prêt pour les accueillir et à la fin où le travail s’accélérait pour tenir les délais imposés par Staline «Cet été là, des cadavres remontaient à la surface, ceux des cimetières engloutis sous les lacs du barrage, ceux qu’on avait pas eu le temps d’enterrer pendant le chantier. »

    Anne Brunswic a sillonné la Carélie durant l’hiver 2007 car dit-elle dans une interview « pour comprendre la vérité de la Russie il faut la visiter l’hiver, la civilisation russe s’est construite pour résister à l’hiver  ».

     

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    Carélie en hiver

    Ce qui rend son livre passionnant c’est qu’au delà de son enquête sur le canal, elle a choisi de séjourner chez l’habitant, elle a sillonné les villages qui bordent le canal, elle a recueilli un grand nombre de témoignages sur la  période du chantier mais aussi sur les années terribles de 1937/1938.
    Ce sont souvent des femmes, bibliothécaires, médecins, institutrices, qui témoignent de l’histoire de cette région pendant la guerre, sous le stalinisme, mais aussi aujourd’hui. De nombreuses familles ont eu un membre déporté, fusillé, ou tout simplement disparu.

    Elle rend hommage à deux hommes Yvan Tchoukhine et Youri Dimitriev créateurs de l’association Mémorial en Carélie, Tchoukhine auteur d’un « j’accuse » mettant ouvertement en cause Staline, car aucunes considérations ne « peuvent justifier le principe du travail forcé, qui contredit radicalement les idéaux socialistes » affirme t-il dans son brûlot et le même Tchoukhine exigeant  que « l’affaire soit portée devant le tribunal de l’histoire ». Cet appel lancé dans les années 90 est resté lettre morte et aujourd’hui Dimitriev poursuit seul un travail d’investigation sur les charniers de Carélie sans recevoir aucune aide.

    J’ai aimé le mélange entre histoire avec un grand H et témoignages individuels que propose Anne Brunswic. Quelques pages de photos du chantier du canal terminent le livre.
    On peut retrouver les photos du chantier et des prisonniers, les affiches de propagande sur le site de l’auteur