20.05.2011

La libellule et le philosophe - Alain Cugno

La vie secrète des libellules ou le philosophe entomologiste

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« Etre naturaliste , c’est d’abord cela : éprouver une émotion indicible , simplement pour avoir reconnu sont animal préféré »

Voilà vous êtes entrés au royaume d’Alain Cugno, un pays de passion, de beauté, d’interrogation.
Longtemps ornithologue, l’auteur aujourd’hui arpente inlassablement les lacs de Charente pour guetter, photographier, observer des libellules. Monsieur Cugno est amateur d’odonates (ça c’est pour vous montrez ma culture entomologique, c’est le nom correct de la libellule)

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Libellula quadrimaculata

Mais Alain Cugno n’est pas seulement un amateur éclairé de libellules, il est aussi tombé dans la marmite de la philosophie, et ses compagnes de chasses photographiques sont pour lui un sujet perpétuel de réflexion, de questionnement, et après tout la philo est-elle autre chose qu’un questionnement perpétuel ?
Il dit dans une interview qu’il y a « une profonde parenté » entre ses deux activités

« On part le coeur battant attendre que ce qu’on aime s’offre : les insectes, les mots. Passion amoureuse, en somme. »

L’amateur d’odonates connaît  les joies de la classification,  les affres de l’attente car « il se trouve privé de ses animaux préférés pendant la moitié de l’année. ». Il est pris de vertige devant « leur rapidité, leur capacité à changer de direction avec une brusquerie qui laisse pantois »
Les libellules sont la représentation du réel, ici et maintenant

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Accouplement de libellules Caloptéryx splendens ©Gérard Thérin

« les animaux sont des êtres énigmatiques parce qu’ils sont entièrement présents, là où ils sont. »

La naissance des demoiselles est une histoire d’effort désespéré pour devenir imago « lorsqu’il (l’insecte) a parcouru toutes les étapes de l’oeuf à sa forme définitive » c’est un instant extraordinaire que cette « émergence » véritable « Jardin des délices »
Les libellules  sont la liberté même, attachées à rien, fragiles et pourtant la communauté odonates n’est pas de tout repos. La libellule en effet est vorace, chasseresse, impitoyable avec ses proies. Ce magnifique trait de lumière dans la chaleur de l’été est une prédatrice redoutable, elles sont puissance et légèreté, proches et inacessibles, capables de «poursuites vertigineuses ».
Cette opposition et cette simultanéité enchantent Alain Cugno et le fascinent. Il prend à témoin Saint Augustin et Proust pour nous faire entrer dans ce monde étrange celui de ces demoiselles qui

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Libellules de Méditerranée

« de même que la pensée ne peut pas s’arrêter de penser (...) de même les libellules volent encore quand elles ne le peuvent plus ».

Puisqu’on est en compagnie d’un philosophe on saute allègrement de la durée de vie de l’insecte à la brièveté de la vie de ...Sénèque, de la singularité des insectes à Aristote et à cette « nature qui ne fait rien en vain ».

Pour Alain Cugno « la philosophie n’est vivante qu’au moment où elle vous permet de voir le monde comme vous ne l’aviez jamais vu, plus réel, plus existant, plus exaltant aussi. »

Ne laissez pas passer cette invitation à philosopher sous le soleil, à songer au divin, à entrer dans un monde insolite et coloré par la grâce des photographies qui converties en dessins apportent une touche presque tactile au livre.

Faites une place à ce livre dans votre bibliothèque

13.04.2011

La marche du philosophe

 

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La Côte Ligure

Et puis un beau matin, il ne reconnu plus le paysage. La lumière a réveillé les couleurs. La mer n’a plus la teinte argentée ds oliviers, elle est bleue comme dans les rêves, d’un bleu de plus en plus profond à mesure que les yeux se portent ver le large. Le chemin est sec et rend la marche plus légère. Les mimosas que l’on croyait morts à tout jamais s’ouvrent en gerbes d’or. Sanctus Januarius.

 

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Lac de Silvaplana

Les nuages s’accrochent au sommet des montagnes et ne semblent pas vouloir libérer le ciel. Le lac de Silvaplana se teinte d’ardoise : il a perdu sa lumière. Pourtant Nietzsche continue sa marche. Tout son corps est parcouru de « frissons ténus » qu’il sait maintenant reconnaître. Il reconnaît l’inspiration ce « quelque chose qui vous ébranle au plus intime de vous-même » et vous bouleverse comme une révélation.


Le livre : La danse de Nietzsche - Béatrice Commengé - Editions Gallimard

 

21.03.2011

Les Identités meurtrières - Amin Maalouf

« Après tout, remettons les dans les bateaux »

Mme Brunel Député UMP

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Au large de l'île de Lampedusa


Les soulèvements des populations de Tunisie, de Libye, l’ exode vers des lieux qui leur paraissent meilleurs interroge et fait peur à certains, entraînant des réactions outrancières et dangereuses, un livre, paru il y a plus de 10 ans, apporte non une réponse à ces phénomènes, mais permet de se forger une réflexion par delà les passions et les réactions épidermiques.

Je, Nous, les Autres : c’est ainsi qu’Amin Maalouf nous présente le problème, à partir de sa propre expérience, lui le libanais exilé en France en 1975 au moment de la guerre du Liban.
Il s’interroge et nous interroge sur le sentiment d’appartenance, sur ce qui nous constitue, notre histoire, nos traditions, notre religion, quelle place faisons nous à notre héritage judéo-chrétien par exemple, à la place de notre langue, à l’étiquette qui s’attache à nous, en particulier quand cette étiquette est porteuse d’opprobre : Rappelons nous le Serbe pendant la guerre en Bosnie


Des tunisiens aident les réfugiés libyens - no... par nocommenttv

Il fait une place particulière en raison de son histoire personnelle, au monde arabe, à la religion musulmane et aux regards que nous portons à cette religion, regard déformé par l’intégrisme.
Les notions d’identité et d’appartenance sont largement développées sans jamais rendre le propos trop didactique, j’ai retrouvé ici le souci d’accorder de la digniter aux autres, souci qui court dans 2 livres que j’ai lu récemment : b.a Ba et Tout un homme.
Pour Amin Maalouf le maître mot est celui de réciprocité, pour cela le regard que nous portons sur l’autre doit être empreint de tolérance, de compréhension. Réciprocité pour celui qui est accueilli, il abandonne  sa terre,  certaines coutumes et sa langue.

« Chacun d'entre nous devrait être encouragé à assumer sa propre diversité, à concevoir son identité comme la somme de ses diverses appartenances, au lieu de la confondre avec une seule, érigée en appartenance suprême, et en instrument d'exclusion, parfois en instrument de guerre »  Ne dites on pas : Pays d’accueil ?

Un livre simple et à la fois plein d’une grande ambition, véritable leçon d’humanisme et de civilisation il est de ceux qu’il faut faire circuler dans les lycées ET dans les partis politiques
J’avais aimé son livre sur les croisades vues du côté arabe, ses romans, ce livre va trouver sa place dans ma bibliothèque

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Le livre : Les Identités meurtrières - Amin Maalouf - Editions Le livre de poche

06.06.2010

Le Crépuscule d'une idole - Michel Onfray

crépuscule.gifLe crépuscule d’une idole - Michel Onfray - Fayard
Je fais partie des gens que le freudisme agace, cela depuis de lointaines études et l’interdiction qu’il y avait alors à mettre en doute les affirmations de l’enseignant. Elles devaient être admises sans discussions possibles. J’ai toujours considéré la psychanalyse comme une thérapie peu fiable aux résultats très incertains et d’une durée risible. Ceci posé je n’ai jamais, au grand jamais mis totalement en doute les thèses de Sigmund Freud ou comme les appelle Michel Onfray ses " cartes postales"

«Freud a découvert l’inconscient tout seul à l’aide d’une auto-analyse extrêmement audacieuse et courageuse»
«Freud a découvert une technique qui, via la cure et le divan, permet de soigner et de guérir les psychopathologies»
«la psychanalyse procède d’observations cliniques, elle relève de la science»
«le complexe d’Œdipe est universel»,
«la conscientisation d’un refoulement obtenue lors de l’analyse entraîne la disparition du symptôme»


et bien sûr :  l’interprétation des rêves, les actes manqués, le déni, toutes ces notions développées dans une oeuvre qui occupe plusieurs rayons de bibliothèque, oeuvre qui semblait intouchable.
C’était sans compter sur Michel Onfray, éternel empêcheur de penser en rond qui s’attaque à la statue du commandeur.
C’est toute l’oeuvre de Freud qu’Onfray a lu pour écrire son livre, mais aussi sa correspondance, même si une partie de celle-ci est encore interdite d'accès.
Que nous dit Michel Onfray en multipliant les citations de Freud lui-même ?

Que les thèses développées par l’inventeur de la psychanalyse répondaient surtout aux obsessions de leur inventeur
Que Freud était fasciné par des techniques qui frôlaient le charlatanisme
Que lors des entretiens thérapeutiques avec ses patients il lui arrivait de s’endormir sans gêne aucune
Qu’il a inventé des patients et masqué ses échecs thérapeutiques en falsifiant les rapports de ses expériences
Qu’assoiffé de gloire et de richesse il n’hésitait pas à dénigrer, calomnier ses amis si cela pouvait servir ses intérêts
Que son épouse, sa fille, sa belle-soeur ont toutes fait les frais de ses tourments personnels sans compter plusieurs patients qui ne se sont jamais remis des traitements infligés.

 

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Le divan du psychanalyste à Vienne

Mais Onfray ne s’arrête pas là, après avoir affirmé que Freud n’a jamais guéri personne, il insiste aussi sur les positions très conservatrices de Freud et lui reproche son silence sur la montée du Nazisme, car Freud n’a jamais écrit  " contre Hitler, contre le national- socialisme, contre la barbarie antisémite, alors qu'il n'hésite pas, régulièrement, à publier de longues analyses contre le communisme, le marxisme, le bolchevisme"
La charge est violente et le réquisitoire très sévère, on sort de cette lecture un peu ahuri, se demandant pourquoi ces faits n’ont jamais été étudiés, comparés, pourquoi alors que la science réclame en permanence des preuves, on a accepté comme vérité la parole seule de Freud sans aucune preuve à l’appui. " Freud ne s'est pas contenté de créer un monde magique, il y a conduit nombre de personnes et a souhaité y faire entrer l'humanité tout entière"

 

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Sigmund et Anna Freud on holiday, Italy, 1913.

En voilà assez pour abattre n’importe quel statue, et l’homme Freud apparaît bien petit, on comprend mieux désormais sa haine des biographes et la destruction par lui ou ses proches d’une partie de sa correspondance.
Alors tout est à jeter ? Non, même si le bilan est assez terrible, Michel Onfray reconnaît Freud comme philosophie et reconnaît l’apport important qui a " fait entrer le sexe dans la pensée occidentale "
Il ne dénigre pas la psychanalyse mais refuse de la considérer comme une science comme Wittgenstein, Popper ou Deleuze avant lui.

Onfray aime la polémique et ses passages sur les plateaux télé sont devenus  trop fréquents, son livre d’une écriture directe et simple est plein d'approximations disent ses détracteurs, mais beaucoup d'arguments avancés reposent sur les écrits de Freud lui-même ce qui affaiblit considérablement la critique. A cette lecture on s’offusque, on rit, on s’étonne, on est d’accord ou non, mais on ne s’ennuie pas un seul instant. Lisez ce livre dérangeant et tonique.


le billet très récent de Wodka

Une interview de Michel Onfray



04.02.2010

Le Jardin d'Epicure - Irvin Yalom

Le Jardin d’Epicure - Irvin Yalom - Traduit de l’anglais par Anne Damour - Editions Galaade
jardin d'épicure.gifUn livre sur le défi le plus exigeant, le plus prégnant que nous rencontrons : surmonter notre peur de la mort, une préoccupation majeure, omniprésente et universelle. C’est un peu comme « regarder le soleil en face » titre anglais de ce livre.
J’avais par le passé fait un bout de chemin avec Irvin Yalom à travers deux romans que j’avais beaucoup aimé, il revient ici avec un livre de professionnel en psychiatrie et en psychothérapie.
Ce livre veut être une aide " affronter la mort ne conduit pas nécessairement à un désespoir qui nous dépouille de toute raison d’être" la peur de la mort pour chacun du nous est pourtant au coeur d’une grande partie de notre anxiété, comment lutter contre cette peur et est-ce possible ?
Le plus souvent une expérience personnelle nous éveille à la reconnaissance de notre peur : un rêve, une perte douloureuse comme le décès d’un être proche, mais aussi la perte d’un emploi, la vente d’une maison, la survenue de la maladie, un accident ou simplement le vieillissement ou un anniversaire comme les 50 ans ou 60 ans (ah bon ..)
Toutes choses qui nous confrontent à notre statut de mortel.

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La mort de l'avare - Hiéronymus Bosch

A l’aide des récits sur ses patients Yalom nous apprend à reconnaître derrière des comportements variés la peur de la mort, nous propose des méthodes pour faire face à cette peur pour transformer celle ci en force vitale nous permettant de nous accomplir  " affronter la mort nous permet non d’ouvrir une boîte de Pandore, mais d’aborder la vie d’une manière plus riche et plus humaine "
Il s’agit là d’une opportunité pour nous permettre de réfléchir à nos priorités, pour améliorer nos relations avec autrui, pour mieux communiquer avec ceux que nous aimons.
Il nous invite ainsi à mieux goûter la vie, à en reconnaître la beauté, il nous invite à nous engager pour les autres.
La peur de la mort s’appuie souvent sur notre besoin de laisser une trace immortelle de notre passage, Yalom utilise une belle métaphore : celle des ondulations sur l’eau, des rides sur un étang, c’est l’effet de rayonnement , chacun de nous crée des cercles concentriques d’influence qui toucheront les amis, les proches, et ces "rides" resteront le signe de notre passage. Qui laissera un trait de caractère, qui une expérience, un avis, une preuve de vertu, une parole de réconfort.

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Le livre des morts égyptien

L’auteur nous encourage à " consumer " nos vies, à aimer notre destin, et éviter le regrets d’une vie non vécue.
On retrouve ici Nietzsche que Yalom cite abondemment, mais aussi Epicure et  Montaigne, les penseurs et les philosophes qui peuvent nous aider à apaiser nos peurs, des écrivains aussi et l’on retrouve Tostoï et "La mort d’Ivan Illitch "
La philosophie pour Yalom, comme pour ses maîtres en pensée, doit nous aider à vivre et soulager notre anxiété, les comparaisons auxquelles il nous invite à réfléchir entre la mort et ce temps de non-être d’avant notre naissance sont éclairants.
Yalom n’est pas croyant, il reconnaît l’aide qu’apporte parfois la religion pour combattre notre peur et respecte la foi des croyants,  mais il affirme la possibilité de s’en passer " Je ne doute pas que la foi religieuse tempère les craintes de la mort chez beaucoup. Mais chez moi elle soulève cette question - elle semble être une feinte pour contourner la mort, la mort n’y est pas définitive, la mort y est niée, la mort y est dé-mortalisée "

L’oeuvre d’Irvin Yalom est importante, elle mêle son expérience de thérapeute à sa vision personnelle de l’existence, d’une clarté constante son livre exprime la chaleur et la compassion qu’il réserve à ses patients.
Classiquement un thérapeute reste discret sur son vécu personnel, pour nous convaincre Yalom fait appel à sa mémoire et raconte ses expériences intimes au moment de la mort de son père, il ajoute là une touche personnelle bienvenue.  Un dernier chapitre s’adresse aux professionnels de la psychanalyse ou de la psychothérapie mais reste lisible pour le lecteur non professionnel.

Faites une place dans votre bibliothèque à ce livre riche et profondément humain

L’auteur
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Professeur émérite de psychiatrie à Stanford, Irvin Yalom est psychiatre à Palo Alto (Californie). Entre fiction, philosophie et psychothérapie il est l’auteur de nombreux essais, romans ou récits, dont Apprendre à mourir. La méthode Schopenhauer, Mensonges sur le divan, Et Nietzsche a pleuré ( source l’éditeur)

24.04.2009

Vivre à propos

Vivre à propos - Montaigne traduit du japonais par Pascal Hervieu - Préface Michel Onfray - Editions Flammarion
Essais - Montaigne - Editions Arléa

vivreapropos.gifTout a été dit sur Montaigne et je ne me donnerai pas le ridicule de gloser sur ses écrits, on dit que Montaigne est toujours cité mais peu lu, comme beaucoup je gardais un souvenir pénible des heures lycéennes consacrées à Montaigne, des années plus tard bien que lectrice assidue et attentive de beaucoup d’autres philosophes, Montaigne ne faisait pas partie de mes lectures. Il a fallu la conjugaison d’un « passeur » et d’un éditeur.

C’est André Comte-Sponville qui m’a donné l’envie de rouvrir Montaigne, dans son livre Une éducation philosophique il dit  " N’est-il pas l’un de nos grands auteurs, le premier peut-être, et, s’il est l’un des rares à être absolument universel, aussi le plus français de tous ? Sans doute. Pourtant en France même, on en parle peu (..) et encore moins chez les philosophes.
Certes Montaigne fait partie des classiques, comme on dit ; mais cela signifie surtout qu’on l’étudie dans les classes ... et qu’on ne le lit guère.
"

L’envie est une chose et la réalisation une autre, je me suis heurtée, n’étant ni philologue, ni universitaire,  à la difficulté de lecture et parfois de compréhension, André Comte-Sponville le dit lui même " la langue qui a vieilli, l’explique en partie : la lecture de Montaigne, pour un français d’aujourd’hui, est difficile, et ses innombrables archaïsmes, s’ils en rehaussent encore la saveur, en gênent aussi, parfois, l’accès."

essais.gifLa solution vint toute seule en 1992 avec la publication chez Arléa, des Essais rajeunis, Claude Pinganaud maître d’oeuvre de cette édition avait souhaité rajeunir l’orthographe et apporter une aide à la compréhension de termes aujourd’hui disparus ou modifiés profondément. Son ambition était bien de le mettre à la portée de tous, sans apparat critique, la traduction des citations latines ou grecques venant immédiatement après la citation elle-même. Pour qualifier son travail Pinganaud parlait alors de traduction.
Ce Montaigne là m’accompagne depuis, bien sûr il m’a donné envie d’en savoir plus, d’en exprimer tout le suc et pour cela j’ai lu autour de Montaigne de nombreux auteurs, de Hugo Friederich à Gide, de Zweig à Géralde Nakam. Pour le dire mieux en empruntant les mots de Claude Pinganaud "La découverte de Montaigne me fut la découverte d’un monde. (..) Je ne sache pas d’autre livre au monde qui ait cette force. Il vous passe dans l’âme, il s’incorpore à vous " et laissant à nouveau la parole à André Comte-Sponville  " Le seul secret de la vie, c’est vivre. Montaigne nous apprend à aimer la vie telle qu’elle est, non pas malgré sa fugacité, mais dans sa fugacité...Il nous apprend à aimer cette existence éphémère au lieu d’en rêver une autre."

Et aujourd’hui me voilà avec dans les mains un livre tout à fait extraordinaire et surprenant mais dont la lecture m’a passionné.
Michel Onfray s’il a parfois eu la dent dure envers Comte-Sponville (et vice versa) est lui aussi un grand admirateur de Montaigne, les heures qu’il lui a consacrées et que l’on peut retrouver dans sa Contre-histoire de la philosophie, sont là pour en témoigner.
Que nous propose-t-il ici ?  A première vue une idée folle et saugrenue, accéder à Montaigne par le détour d’une traduction.
Montaigne est difficile d’accès certes, mais qu’en font les américains, les hongrois, les japonais ? Ils lisent et admirent Montaigne en n’ayant pas accès à la langue d’origine.
Le pari fou tenté et à mon sens réussi c’est celui de la traduction d’une traduction de deux des chapitres majeurs des Essais. Pascal Hervieu à partir de la traduction en japonais des Essais, à fait un nouveau travail de traduction vers le français, un français actuel.
Pascal Hervieu a utilisé les traductions des trois plus grands écrivains japonais traducteurs de Montaigne, Pour Sekine Hideo ce fut l’oeuvre de toute une vie. Il a traduit à l’aveugle, sans se référer au texte français, une année lui fut nécessaire pour traduire ces deux essais.

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Qui perd et qui gagne dans l’aventure ?

Le gain évident le lecteur se sent moins intimidé, la lisibilité est plus grande, il y a un accès immédiat à l’idée sans le détour d’un vocabulaire parfois rare, sans tournures de phrases inusitées aujourd’hui, c’est à mon avis un accès intéressant pour une première lecture de Montaigne, pour une approche simple, sans barrière.
Ai-je l’impression d’une perte ? oui, ma réponse eut été très différente quelques années en arrière, après des lectures multiples et aidées par des accompagnateurs (Marcel Conche, Jean Starobinski, Michel Onfray etc.) je trouve aujourd’hui belle, voire familière, la langue de Montaigne, s’en priver est dommage.

Mais...car il y a un mais, si la langue doit faire barrage, faut-il se passer de la lecture ou faut-il adapter la langue sans la trahir, je suis résolument pour la seconde solution et c’est en cela que j’applaudis le travail de Pascal Hervieu. Le texte n’est en rien dénaturé, il y gagne parfois beaucoup en clarté, des choix ont été fait par le traducteur, la pensée de Montaigne est préservée me semble-t-il.
N'hésitez pas, si Montaigne vous a attiré mais que vous vous êtes laissé rebuté par la langue, lisez ces deux chapitres, l'envie vous viendra sans doute de les relire en "VO".
Montaigne-Dumonstier.jpgPour le dire comme Montaigne "Je ne suis pas philosophe" je ne suis pas une lettrée au sens de William Marx, ni enseignante, ni universitaire, je ne suis qu’une lectrice qui croit que (pardon à  François Jullien pour l’emprunt du titre) le détour par le japonais s’il permet l’accès à Montaigne, ce détour là est un chemin vers le bonheur de la lecture des Essais
Si quelques doutes subsistent dans votre esprit sur l’intérêt, la nécessité et le bonheur de lire les Essais, je vous laisse en compagnie de Michel Onfray :
« Apprendre à vivre, à souffrir, à aimer, à vieillir, apprendre les autres, l’amour et l’amitié, apprendre les passions humaines, apprendre le mouvement des choses et du monde, apprendre à regarder les animaux et apprendre des leçons d’eux, apprendre à prier sans courber l’échine, apprendre la vanité de nombre de choses humaines, dont la politique, apprendre à se connaître soi-même, apprendre à aimer les philosophes anciens, apprendre à s’aimer comme il faut, ni trop, ni trop peu, apprendre une sagesse intempestive, apprendre à mourir enfin - voilà ce que nous proposent les Essais. »

« Quand Tolstoï s’est enfui, quand Alain est parti au front, c’est Montaigne qu’ils ont emporté » dit Sekine Hideo. Pourquoi pas vous.

 

Lire par ricochets
Des commentaires de lecture des Essais chez Jean Jadin